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[Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Estellanara le Ven 8 Avr - 19:04

Le soulier de cristal


« Quel malheur que d’être une femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un. » Kierkegaard




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis entre mes doigts une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation.

J’ai jeté le soulier qui me restait. J’ai brisé mes ongles absurdes. J’ai dénoué le bandeau de soie et l’ai froissé avant de le jeter au loin. Mes yeux pleurent mais mon cœur sourit. J’ai coupé mes cheveux. Les mèches interminables sont tombées en s’enroulant comme des rubans. J’ai retiré de mes membres les bracelets de laiton et d’adamante. Pelé un à un les voiles diaphanes, pourpres, or, lilas. Me retenant de les arracher. Mon corps est apparu dans toute son horrible beauté.

Je considère longuement, avec dégoût, la pile de mes oripeaux. J’espère pouvoir les vendre. Je me détourne. L’herbe, douce comme une fourrure, me caresse les orteils. Je soupire. Odeurs inconnues et enivrantes. J’entends le bourdonnement de minuscules machines qui doivent être des insectes. Au loin, dans l’immensité qui s’ouvre devant moi, se dessine la silhouette floue de bouquets d’arbres mauves. Les tours élancées de formations rocheuses.

Je me sens légère et un peu craintive. Mes douleurs fidèles s’estompent. Respiration profonde...




J’ai une heure. On m’a déjà arrachée à ma mère agonisante. Elle n’a eu que le temps de me choisir ce nom. Résignation.

Un robot me lave puis m’emmaillote. Je suis minuscule et chétive. Pas étonnant vue la corpulence de ma mère. Peur. Incompréhension. Froid. Les machines s’affairent autour de moi. Une heure après, ma mère est morte.




J’ai six ans. Je découvre le monde qui est le mien.

Je suis assise sur un canapé dans le gynécée de la maison de mon père. Je mange une mamboise sucrée dont le jus me coule sur le menton. Un robot aux multiples bras m’essuie avec assiduité. Autour de moi, des Charmantes plus âgées discutent. Soeurs, cousines, tante. Elles sont installées dans de gros coussins moelleux. L’air est lourd d’encens. Une cousine de huit ans mon ainée me fixe en silence, les yeux agrandis par une convoitise douloureuse. Je resserre mon étreinte sur le fruit. Innocente cruauté de l’enfance. J’ignore que je serai bientôt à sa place.

Beauté, ma sœur, parle de son promis, Elzylmael :
« ... et il a de nouveau prouvé son courage lors de la bataille de Zaion III. Les Pères
l’ont récompensé d’une propriété sur le continent septentrional.
— Cela lui en fait donc trois ! Comme vous avez de la chance ! Il est si riche !
— Et si bien de sa personne !
— Je trouve le Cristallier Phryné fort beau également... »
Je me désintéresse de la suite. Je commence à m’ennuyer. Mes pieds tapent rythmiquement sur le canapé. Les murs diffusent en boucle des holos publicitaires. Mon regard passe d’une Charmante à l’autre. Le robot nourrice m’a dit que ma sœur était la plus belle de toutes. J’observe sa silhouette émaciée dans ses voiles roses, sa chevelure repliée à côté d’elle pour ne pas trainer au sol, ses ongles interminables, ses pieds délicats dans les souliers de cristal. Quand je serai grande, je veux être aussi jolie mais je ne veux pas de ces ongles !

Tout à coup, un cri strident résonne dans le couloir. Je saute sur mes pieds, je cours, je franchis la porte. Mes pantoufles claquent sur le carrelage. Le hurlement se mue en une stridulation entrecoupée de sanglots. Une Charmante git sur le sol ; son corps malingre s’est brisé en tombant et un os saille de sa jambe. Je ne peux détacher mes yeux de l’esquille qui pointe. Comme une arête de poisson.

La blessée halète, proche de l’hystérie. Ses ongles hypertrophiés se tendent impuissants vers la plaie. Beauté arrive, se hâtant précautionneusement sur ses talons fragiles. Livide, elle hèle un robot :
« Procédure de stase immédiate ! Plus vite, stupide machine ! Et préviens les secours. »
Les autres commentent l’incident tandis que le robot s’exécute, appuie sur le bracelet de la malheureuse, l’enfermant dans une bulle temporelle irisée et vibrante :
« Elle se sera évanouie...
— Sans doute une hypoglycémie... »

Ma sœur me cache les yeux. Entre ses doigts, je fixe toujours l’esquille qui pointe.




J’ai quinze ans. Un an auparavant, j’ai eu mes premières règles et j’ai été admise au sein des adultes. A présent j’ai compris. Compris ce que sera ma vie. Une vie de servitude. De frustration et de douleur.

Cette vie est semblable à un rituel. Lever à la lumière des lampes. Dans le gynécée, il n’y a pas de fenêtres. Mon robot servant me lave et peigne mes longs cheveux. Le faire moi-même serait inconvenant. Je supporte en serrant les dents. J’observe mon reflet, une enfant pâle qui fronce les sourcils. Yeux en amande, cheveux d’obsidienne. Derrière moi, sur les étagères, des coffrets remplis de cristaux-lecture démodés. Le robot me pare des couches de voiles qui forment ma tenue. Il me fait la leçon : je suis trop grosse, j’ai encore coupé mes ongles en cachette, je refuse de porter les souliers de cristal. Il me dit que je suis laide et que je fais honte à mon père. Il me dit que je pourrais être si jolie si je faisais un peu attention. Je supporte en serrant les dents.

Déjeuner avec mes cousines. Mes sœurs ont été mariées : je ne les ai jamais revues. Ma tante est morte en couches. Nous sommes assises en cercle sur les gros coussins à mémoire de forme. Étiques. Fragiles. Assemblée de spectres à peine tangibles. Les murs ont cédé la place à une simulation de plage. Vagues en trois dimensions. Bruit de ressac synthétique. Parfum salé virtuel. Toujours mieux que la boite sans fenêtre où nous sommes recluses.

Les portions sont ridiculement frugales, un fruit par personne, un verre de lait de pachysargue. Des robots nous nourrissent, nous tendant de petits morceaux de leurs mains chromées. Les ongles démesurés de mes cousines les gênent pour saisir quoi que ce soit. L’une d’elle se sent mal et ne peut rien avaler. Son visage est si blême qu’il en parait bleu. J’en profite pour engloutir sa part sous les regards scandalisés de mes consœurs.

La mer disparait à intervalles réguliers, remplacée par des holos publicitaires où défilent des beautés squelettiques et peu vêtues. La conversation roule sur les Forts, leurs exploits guerriers, les décisions du conseil des Pères, et les dernières nouveautés en matière de beauté. Les sourires de rigueur masquent la faim. Douceur s’enthousiasme :
« ...ils y vendent des onguents pour rendre les cheveux plus soyeux et des gélules
amaigrissantes à base de corne de baluzar.
— J’ai ouïe dire que la femme du Géronte Xylphre en utilise... »

Ma matinée se poursuit. Cours de chant avec le robot précepteur et ma cousine Douceur. Ennui. Je vole une galette dans la cuisine. Cours de sensualité pour combler mon futur mari. Des holo-projections très réalistes nous font des démonstrations. Je ricane : Douceur rougirait si elle n’était déjà si anémiée.

Repas de la mi-journée : une poignée de feuilles de plantes et un petit morceau de tofu à la vapeur. Je suis seule. Les autres ont été invitées au dehors par des galants. Cours de gymnastique. Cours de morale. Tous les cours ont lieu dans le gynécée. Je vais d’une chambre close à une autre. Mon univers est hermétique. Le robot servant m’a dit que les Forts étudient les mathématiques et la politique mais que ces sujets sont impropres pour mon esprit faible. Et qu’ils étudient en ville. J’ai eu envie de fracasser mon interface sur son stupide crâne.

La fin d’après-midi. Enfin ! Je noue sur mes yeux le bandeau de soie noire orné de dentelle et je pose la main sur le robot-guide. Il me conduit dans la cour où m’attend la navette familiale. Nous y montons tous les deux. Je rajuste le bandeau. Les yeux des Charmantes ne doivent pas être souillés par la laideur du monde.

Je n’ai que rarement vu le dehors. En cachette. Je suis allée dans l’androcée, les quartiers des Forts. Derrière la fenêtre, la ville étendait ses tours à perte de vue. Grise. Tellement grise. Le ciel était d’un brun jaunâtre maladif. Dans le jardin intérieur du gynécée, au-dessus des plantes synthétiques, le ciel virtuel est toujours bleu.

La navette prend l’air. Le robot donne les instructions. Le survol se réduit pour moi à un vertige agoraphobe et à la vibration silencieuse des moteurs. C’est le printemps mais la fenêtre entrouverte ne laisse filtrer que des vapeurs acres. Dix minutes plus tard, j’entre dans le salon de conversation. Le brouhaha de voix m’enveloppe. Le robot-guide me conduit jusqu’à une alcôve, me prévenant des obstacles en bourdonnant. Mes yeux bandés me protègent des regards méprisants que les Forts ne manquent jamais de lancer aux Charmantes aussi laides que moi. Je me glisse derrière le lourd rideau et arrache aussitôt mon bandeau. Obéissance est déjà là. Elle me prend les mains en souriant :
« Comment s’est passée votre journée, ma chérie ?
— Assommante, comme à l’accoutumée. Douceur a failli faire une syncope durant le
cours de sexe. »
Je lui mime la scène. Son rire tinte à mes oreilles, me soulageant des frustrations accumulées.

Je l’observe à la lumière du phtol qui flotte dans son aquarium. Elle a encore maigri depuis la dernière fois. Et ses ongles ont poussé. Elle a la grâce fragile requise dans notre société. Je commande des gourmandises via l’interface : pâtisseries sucrées pour moi, boisson sans calories pour mon amie. Nous bavardons et échangeons de vieux cristaux-lecture. Philosophie, fiction... Derrière le rideau, résonnent très affaiblies les voix graves des Forts et celles flutées de rares Charmantes. Je savoure la douceur du gâteau au sirop. Obé, comme souvent, évoque la vie sur les autres planètes :
« Ne serait-ce pas merveilleux de vivre là-bas ? De pouvoir refuser l’Étreinte ? Le Destin ?
D’avoir le choix ?
— Nous irons un jour. Vous et moi. Je vous le promets... »




J’ai seize ans. Je résiste. Je suis seule.

Lever à la lumière des lampes. Je m’imagine le soleil hors de notre prison. Étincelant. Et l’horizon que ne j’ai jamais vu. Immense. Le robot servant me lave et peigne mes longs, très longs cheveux. J’observe mon reflet. Une enfant frêle et pâle, aux yeux cernés de mauve. Je ne peux m’empêcher de fixer le peu de graisse que je possède. J’ai beau savoir que c’est naturel, le dégoût est incrusté en moi. Le robot me fait la leçon : quand ferai-je attention à mon poids ? Je ne trouverai jamais de mari. Je suis laide et négligée. La honte de ma famille. Je m’imagine le fracassant contre le mur. Tordant ses délicats bras chromés.

Déjeuner avec mes cousines. Aucune ne m’adresse la parole. Je les observe. Rachitiques. Flottant dans leurs voiles. Elles m’évoquent des porte-manteaux sous des vêtements trop grands.

Un robot annonce une visite. Mes cousines vérifient frénétiquement leur mise, prennent des poses ou se lèvent avec mille précautions sur leurs chaussures fragiles. Trois Forts entrent dans le boudoir. Leur pas est martial, leur expression arrogante, leurs gestes brusques. Ils nous déshabillent du regard. Ils complimentent mes cousines sur leur beauté, leur font des révérences, leurs volent des baisers. Leurs voix sont comme des tambours qui se réverbèrent contre les murs. Ils sont vêtus de justaucorps, simples et fonctionnels. Ils sentent la sueur. Mon dégout d’eux me remonte dans la gorge.

Ils ont amené des cadeaux : bijoux, étoffes précieuses et même de délicates fleurs naturelles, importées d’une autre planète. Je lorgne toutes ces merveilles. Mes cousines ronronnent de plaisir.

Je reste à l’écart. Les Forts ne me témoignent qu’une indifférence dédaigneuse. L’un d’entre eux, le promis de ma cousine Grâce, demande si on m’engraisse avec les pachysargues. Hilarité générale. Je quitte la pièce en ravalant mes larmes.

Je passe la matinée cachée dans un étroit local technique, tapie entre des câbles. Dans une tiédeur sombre qui sent un peu l’ozone. Le robot précepteur me cherche. Que Douceur ingurgite ces stupidités sans moi. Cela lui coupera peut-être la faim.

La solitude me pèse mais la conviction d’être dans mon droit m’aide à tenir. Le cristal-lecture que j’ai trouvé au marché noir me projette les pages dessinées, aux vives couleurs, de Red Sonja. Elle manie l’épée en bikini de mailles. Musclée. Avec des seins et des hanches. Forte. Guerrière et non victime.

Repas de la mi-journée. Mes cousines m’ignorent ostensiblement. Elles passent en revue avec maints superlatifs les cadeaux amenés par les mâles puis comparent leurs musculatures et leurs fortunes respectives. Envie de vomir.

Cours de morale. Le robot précepteur nous explique les dernières décisions que le conseil des Pères a prises concernant les Charmantes. Désormais, nous ne pourrons plus sortir qu’escortées par un mâle. Il enchaine sur un panégyrique : les Pères sont sages et justes, ils protègent et prennent soin des Charmantes. Mon envie de vomir ne me lâche pas.

Je profite de quelques minutes d’isolement aux toilettes pour activer mon implant et envoyer un message Réseau à Obéissance. Puis, je vole du fromage à la cuisine.

Cours de maintien. Douceur se déhanche devant moi, tentant de paraitre gracieuse. Mais, concentrée comme elle l’est pour ne pas briser ses souliers de cristal, elle ne réussit qu’à paraitre empotée. Elle sourit, se trémousse... Tout à coup, je suis sur elle, la secouant violemment :
« Mais ne comprenez-vous pas, pauvre gourde ?! Ces choses que vous vous imposez
pour être désirable vous asservissent, vous réduisent à l’impuissance ! »
Douceur écarquille les yeux de terreur. Ses bras maigres bleuissent sous mes doigts. Je hurle :
« Vous êtes la complice de votre propre aliénation ! »




J’ai dix-huit ans. J’ai faim.

J’essaye de me convaincre que mes valeurs sont intactes, que j’utilise simplement le système à mon avantage, en restant lucide. J’ai honte.

J’en avais besoin. C’était trop dur. Trop dur d’être poursuivie sans relâche de regards dégoutés. Hostiles. Trop dur d’être exclue par mes consœurs mêmes. De me sentir anormale. Repoussante. J’ai honte.

Le robot servant me lave et peigne mes cheveux, qui maintenant touchent le sol. J’observe mon reflet. Mes côtes saillent sous ma peau. Je n’ai plus de poitrine. Le robot injecte des nanos-résines dans mes longs ongles. Il me complimente. Me dit que je suis aussi belle que ma sœur. Mon estomac vide se tord douloureusement. La pièce tourne autour de moi. A présent que j’ai l’habitude, je m’évanouis moins souvent.

J’enfile une à une les couches de voiles de ma robe puis je pare mes bras des précieux bracelets d’adamante dont mon père m’a fait cadeau. A mon poignet, brille également le bracelet de stase.

Je monte prudemment sur mes souliers de cristal. Les cicatrices sur mon pied gauche sont là pour me rappeler que les souliers sont fragiles et la douleur des coupures atroce. Mes pas lents et précautionneux m’amènent au boudoir. Mes cousines m’accueillent avec des sourires. Je m’assois et le coussin s’adapte aussitôt à moi, compensant le peu de chair sur mes os. Des effluves d’encens planent sur la pièce. Grâce a emménagé chez son mari une année auparavant. L’un de mes frères s’est marié et sa jeune épouse, Soumission, nous a rejointes.

Je lorgne mon déjeuner, une petite mamboise et un verre de lait :
« Est-ce tout pour moi ? Grands dieux, où vais-je mettre tout cela ? »
Soumission pouffe de rire.

Douceur et moi gagnons la salle de cours. En chemin, elle parle des mâles qu’elle connait et trouve séduisants. Son babil me berce. Cours de chant. Mon implant stridule dans mon esprit : un message de mon père. Il souhaite que je vienne partager avec lui le repas de la mi-journée. Cours de morale. La faim m’obsède. Des images de pâtisseries hantent mon esprit sans que je puisse les chasser. Je peux même sentir leur parfum.

Je traverse le gynécée. J’avance encore plus lentement qu’à l’accoutumée. Je garde une main sur le mur. Je me sens faible et des papillons sombres dansent devant mes yeux. En arrivant au portail, je remonte le bandeau de soie noire. Un des robots guide qui attendaient le long du mur se dirige vers moi. Un mâle arrivant d’un autre couloir, un jeune garde, l’intercepte :
« Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur ? »
Il me sourit aimablement et me tend son bras. J’acquiesce, ajuste le bandeau sur mes yeux et pose la main sur un biceps ferme et tiède. Nous parcourons l’androcée.

Depuis que je prends soin de mon apparence, les mâles ne sont plus que sourires. Ils me complimentent et rivalisent de prévenance. Il est si agréable de se sentir séduisante. Choyée. J’ai honte. J’ai tellement honte.

Mon guide me laisse devant la salle à manger. Les écrans sont fermés sur les hautes fenêtres : je découvre mes yeux. Quatre mâles siègent à une large table de marbre, trois jeunes et un vieux. Le vieux porte sur le cou un scorpe qui lui injecte de la drogue. L’odeur de la nourriture m’assaille, lancinante. Mon père s’approche et me prend par la taille :
« Mes hôtes estimés, voici ma benjamine, Résignation. Ma chère fille, laissez-moi vous
présenter sa Grandeur le Géronte Xylphre, le chef-Cristallier Phryné et le Reître Gorgomyre. »
Un frisson glacé me remonte le long du dos : l’un d’entre eux est-il mon futur mari ? Se forcer à sourire.

Un robot vient me nourrir tandis que les mâles manient leurs pincettes avec dextérité. Les murs de la pièce diffusent des holos publicitaires où des mâles couverts de muscles vantent des navettes rapides. La nourriture me redonne vie. Phryné me caresse du regard. Il m’offre les meilleurs morceaux du plat, un gigot de dindosoie en sauce. Mon père m’observe avec fierté. Je me roule dans son approbation comme dans une couverture soyeuse.

Cours de sensualité. Mon implant tinte de nouveau. Obéissance. Elle pleure. Je me lève brusquement et je quitte la salle. Le robot précepteur m’appelle en vain. Je longe les couloirs du gynécée. Trop lent. Je retire mes souliers de cristal et je cours pieds nus. Si quelqu’un lui a fait du mal, je le tuerai de mes mains.

Dans l’antichambre, je m’enveloppe dans la fourrure d’un pauvre animal massacré sur une lointaine planète. Le robot guide me rappelle que j’ai besoin d’un chaperon pour sortir. Pas le temps pour ces inepties : je lui ordonne de passer outre.

Dix minutes après, je franchis la porte du salon de conversation dans une bourrasque de neige. Obé est recroquevillée dans notre alcôve habituelle. Je me glisse sur la banquette à côté d’elle et la prends dans mes bras. Elle enfouit son visage dans mon manteau. Entre deux sanglots, elle parle. C’est sa sœur. Elle s’est suicidée.




J’ai dix-neuf ans. Ce jour sera le tournant de ma vie.

Comme chaque matin, je me drape de soies or et pourpres, j’orne mon corps grêle de bijoux précieux. Je respire profondément. Je peux y arriver.

Le robot me tend mon petit déjeuner morceau par morceau. Douceur et Soumission discutent. Cette dernière fait part de son expérience :
« ...et vous n’avez nul besoin de la redouter. Mon Étreinte s’est bien passée. »
L’Étreinte. Un euphémisme pour la défloraison. Douceur baisse les yeux. Le sujet la gêne mais elle est avide d’informations. Soumission poursuit tout en absorbant sa triple part. Sa grossesse lui vaut ce traitement de faveur. Elle va accomplir le « merveilleux » Destin des femelles de notre planète.

Je les écoute distraitement. Je suis inquiète. Obéissance doit rencontrer son promis, Gorgomyre, ce matin. Son père veut fixer la date du mariage. Je serre les poings. Je ne veux pas la perdre. Je n’ai qu’elle.

Je me force à manger. Ce peu d’énergie me sera utile plus tard. J’essaie de me convaincre que nous pourrons toujours nous voir lorsqu’elle sera mariée. Elle ne sera pas si loin. Les navettes vont vite. Mais la peur me noue les entrailles plus sûrement que la disette.

Le temps se traine, comme enlisé dans du goudron. La voix du robot précepteur bourdonne :
« Ces différences sont notre richesse. Et c’est pourquoi les Pères mettent en valeur les
qualités des Charmantes en leur permettant de... »
Si seulement ce mariage ne se faisait pas. Si seulement Obé ne lui plaisait pas. Si seulement...

Le soir, je vais attendre mon amie au salon de conversation. Elle est en retard. Je ne tiens pas en place. Dans l’alcôve voisine, le jeune garde que j’ai convaincu d’être mon chaperon patiente en buvant sur mon compte. Obé arrive. Elle s’assoit de mon côté de la table. Je lui prends les mains. Elles sont glacées. Je n’ose pas poser la question fatidique.

Elle murmure :
« Il ne parait pas si méchant... Juste bourru.
— C’est un mâle. »
L’acidité de mon ton pourrait ronger la cité toute entière. Les yeux en amande d’Obé se remplissent de larmes. Je me maudis. J’ajoute doucement :
« Vous avez raison. Je l’ai rencontré l’année dernière. Il m’a semblé... courtois.
— Cela se fera juste après le solstice. »
Je déglutis. C’est si proche. Elle reprend et avec chacune de ses phrases, une larme coule sur sa joue :
« Je ne veux pas de ce mariage... Comme j’aimerais refuser. Mais j’ai peur. Peur de la
réaction de mes parents. Qu’ils me haïssent. Et que ferais-je sans mari ? Que serait ma vie ? Ah, je n’ai pas votre force...
— Quelle force ?
Je hausse les épaules :
— Je sacrifie moi aussi à ces coutumes aberrantes qui nous dépouillent de nos droits. »

Obéissance est agitée de sanglots silencieux. Sa détresse me déchire le cœur. Je la prends par les épaules, la force à me regarder :
« Vous êtes aussi forte que je le suis. Qu’importe que vous donniez l’impression de vous
soumettre quand la flamme de votre volonté est intacte. Vous savez ce qui est juste. Vous n’acceptez pas. Dans le secret de votre esprit, vous résistez. »
Un long silence. Je commande des boissons pour mâles, sucrées et légèrement alcoolisées, à l’odeur d’épices. Obé sirote la sienne :
« Peut-être serai-je tout de même heureuse ? Peut-être est-ce un égalitariste ?
— Oui. Et peut-être se prendra-t-il les pieds dans son manteau nuptial et fera-t-il une
chute fatale du haut de la tour des Pères ?
Obé pouffe nerveusement. Je renchéris :
— Ou peut-être encore une claque de félicitation par trop virile entrainera-t-elle la
rupture opportune d’un anévrisme jusqu’alors caché ? »
Nous éclatons de rire.

Mais très vite, la mélancolie revient :
« Résignation, je vais m’installer chez lui dès demain. Nous reverrons-nous ?
— Ayez confiance. Je vous ai promis jadis que nous irions ensemble dans ces autres
mondes. Cela sera. De ce jour, je n’aurai de cesse que nous n’ayons quitté cette planète. »
Je pose mon front sur celui d’Obéissance et nos regards se mêlent. Le sien est plein d’angoisse. Je pense à sa sœur qui a mis fin à ses jours. Impulsivement, j’effleure ses lèvres des miennes :
« Je viendrai vous chercher, mon âme, je le jure. Tenez bon. »




J’ai dix-neuf ans. Ma vie a un but. Fuir.

Avec chaque mois qui passe se rapproche le risque d’un mariage. Cela me priverait du peu de marge de mouvement dont je dispose.

Je conforte la confiance de mon père en étant plus docile que jamais. Je suis assidue aux cours, aimable avec tous les mâles. J’endure tout cela. Je suis focalisée sur l’objectif.

Toutes les nuits, dès que je suis seule, je me connecte au Réseau. J’ai besoin de connaissances. Informatique. Cartes de l’espace. Pilotage. Langues des autres colonies. Je dois ruser ; ce genre de savoir est interdit à mon sexe. Nous devons rester dans l’ignorance du dehors. Je plane sous une identité mâle : Conan. Mon corps patiente dans le noir. Mon esprit flotte dans l’espace virtuel, explorant, triant les données. Grisé de sons et de lumières envoyés à mon cerveau sans passer par mes sens. Je charge mon implant de tout ce que je peux trouver. J’apprends. Jusqu’à tomber d’épuisement.

J’ai choisi ma destination : Tau II, une planète moins technologique que celle-ci. Où les deux sexes ont les mêmes droits. J’y demanderai l’asile politique.

Tous les jours, j’écris à Obéissance. Des messages anodins et inoffensifs. Qui restent sans réponse. Son mari, sans doute.

Elle me manque. Sans nos petites échappées au salon de conversation, le gynécée est un cachot claustrophobique. Les journées des gouffres de solitude.

J’endure tout cela. En souriant. Une Charmante doit sourire. Sourire pour plaire. Sourire au lieu de parler. Sourire même quand elle en a assez. Quand elle a peur. Faim. Mal.

Mon projet avance mais je prends de plus en plus de risques. J’ai dérobé dans les appartements de mon jeune frère une tenue complète. Justaucorps et bottes. Dans la chambre de chacune de mes cousines, j’ai volé un bijou de prix. Il ne leur manquera guère. J’ai attendu le repas pour me glisser chez elles. Pieds nus. Le cœur palpitant, le souffle court. Guettant la moindre voix.

Chez Douceur, j’ai failli me faire prendre. Toutes ces poupées sur les étagères. Je me suis attardée. J’ai dû simuler un évanouissement. Le mâle, très occupé à me palper sous le prétexte de me porter secours, en a oublié sa suspicion. Tous mes larcins sont dans mon local technique, derrière une brassée de câbles.

Tout doucement, je me ré-alimente. J’aurai besoin de forces.

Nuit après nuit, j’étudie l’informatique et le pilotage. Je suis épuisée mais exaltée. J’ai appris par cœur les coordonnées stellaires de ma destination et l’itinéraire à programmer. Je pénètre le système de sécurité de la maison de mon père. Caméras, portails blindés, codes secrets. Les vaisseaux ne se posent pas dans la cour comme les navettes de surface mais sur un spatiodrome situé sur le toit de la maison. Bien gardé. Je n’ai pas d’arme. Il me faudra une diversion.




J’ai vingt ans. La ville est attaquée. C’est l’occasion que j’attendais.

Notre Géronte a manqué de respect à celui de la cité voisine. Leurs bombes vont pleuvoir sur nos tours. La première m’a tirée du sommeil. Dans ma chambre hermétique, j’imagine la nuit zébrée par des éclairs de lumière. En une seconde, ma décision est prise.

Je me connecte au spatiodrome sous l’identité numérique de mon père et je déclare l’un des vaisseaux hors service. J’avale ensuite rapidement deux bouchées sucrées. Je fourre dans un sac mes bracelets précieux et mes cristaux-lecture préférés ; je ne reviendrai pas.

Le vacarme des explosions, des sirènes et des tirs se rapproche. Des secousses sporadiques agitent le bâtiment. Un robot déboule dans ma chambre. Il me dit de gagner l’abri souterrain puis repart immédiatement. Mon cœur cogne dans ma poitrine.

Le couloir est obscur. La maison a basculé sur l’alimentation auxiliaire. Je noue mes cheveux en chignon puis me hâte délicatement sur mes souliers de cristal. Je dois faire illusion si je croise quelqu’un. Les vêtements volés et les bijoux de mes cousines rejoignent le sac. Je n’ai que très peu de temps. Je traverse le gynécée, m’arrêtant à chaque croisement pour surveiller. Des hurlements me parviennent de l’extérieur, étouffés. L’air sent le brûlé. Un mâle me croise à vive allure, sans me prêter attention, le lance-venin au poing. Le portail de l’androcée. Personne à gauche. Personne à droite. Je longe la galerie. Le bruit d’une cavalcade. Je me plaque contre le mur, entre deux colonnes. Des soldats passent en courant sans me voir.

Le toit. Le ciel nocturne de la cité est en feu. Je pianote le code de mon père pour accéder au tarmac. Il est quasiment désert. Deux mâles errent, désœuvrés. Un seul vaisseau est resté au sol. Celui que j’ai déclaré hors service. Tapie dans l’obscurité, j’attends.

Une explosion ébranle la maison. Les deux mâles se précipitent pour voir. Je retire mes souliers et je cours vers le vaisseau. Les cris stridents des lances-venin résonnent tout autour. J’arrive à la soute, hors d’haleine. Le cockpit est éclairé. Je me fige. La silhouette carrée d’un mâle s’encadre dans la lumière. Il descend la passerelle. Son regard va de ma bouche à mes hanches puis retour. Il fixe un instant le bandeau noir noué à mon cou. Inutilisé. Je n’ose pas bouger.

Il s’arrête à deux mètres de moi. Il porte un plastron de soldat. Chacune de ses cuisses est plus épaisse que moi.
« On s’est perdue, ma jolie ? »
Que faire ? Je n’aurai pas deux fois une pareille occasion. S’il ne me laisse pas passer, tout est fini.
« Ou...oui, c’est cela. »
Ma voix est un bredouillement aigu. Le mâle me lorgne, les yeux brillants, sans aucune retenue. Il doit être en train de me souiller en pensée. C’est la guerre. S’il me viole et se débarrasse de mon corps, personne ne le saura. Mes doigts se crispent. La sangle de mes chaussures s’imprime dans la chair de la main.
Je peux y arriver. Je n’ai pas peur. Je suis Red Sonja. Lentement, je me déhanche et lui souris :
« Peut-être... consentiriez-vous à m’escorter jusqu’à l’abri ?
— Mais bien sûr...
— Vous êtes fort aimable, monsieur. »
Je prends un air vulnérable et je scrute le toit. Les deux autres mâles regardent toujours ailleurs. Parfait.
« J’étais si effrayée mais à présent que vous êtes là...
— Je vais prendre soin de toi, ma toute belle. »

Il s’avance, la mine réjouie et lubrique. Je me ramasse sur moi-même et bande mes muscles atrophiés. Il est tout proche. Son odeur musquée m’arrive aux narines. D’un geste vif, je brise un des souliers de cristal sur le sol et dans le même mouvement, lui enfonce dans la gorge. Les tessons acérés déchirent sa tunique et sa peau. Il porte les mains à son cou. Le sang gicle. Expression de stupeur absolue. Il s’écroule en gargouillant. Sans un cri.

Rapidement, je m’accroupis et déclenche son bracelet de stase. La sphère irisée l’entoure, figeant ses mouvements, interrompant l’hémorragie.

Je programme les commandes du chasseur. Mes mains tremblent. Je n’ai jamais fait ça. Coordonnées de la cible. Auto-pilote. Le moteur vrombit. L’accélération m’écrase dans le fauteuil. Au-dessous de moi, la cité brûle, à l’agonie. Ses tours se recroquevillent sous les bombes. Les premiers feux de l’aube dessinent l’horizon. Large. Infiniment large. Le vaisseau sort de l’atmosphère et plonge en hyperespace. Je suis libre.

Adieu mes sœurs, mes cousines... Puissiez-vous comprendre que vous méritez mieux. Adieu mon père. Vous ne m’aimiez que soumise. Obéissance, moitié de mon âme, tenez bon, je vous sauverai.




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation. Mais résignée, jamais je ne le fus.












J’ai vingt et un ans. Devant chez moi s’est posé un vaisseau-cargo. Sur son flanc, sont peints une pin-up en short vert et un trèfle à quatre feuilles. Deux hommes en sont descendus. Un grand costaud aux cheveux roux et un andorien longiligne couvert de fourrure sombre. Le roux porte dans ses bras une mince, très mince jeune femme. L’andorien tient un panier de siliplexi. Mes yeux s’emplissent de larmes.

Le roux dépose la jeune femme qui fait quelques pas pieds nus et se jette dans mes bras. Il commente, hâbleur :
« Mission accomplie ! Ça a été comme sur des roulettes ! »
L’autre homme lui fait signe de se taire. Il a un bras en écharpe. Le roux un large pansement de peau synthétique sur la mâchoire. Je leur souris chaleureusement.

Je pose mon front sur celui d’Obéissance et je plonge mes yeux dans les siens. Nous restons ainsi un long moment. Plénitude.

Puis, elle s’écarte doucement et va prendre le panier de siliplexi des bras du mercenaire. Elle me présente le minuscule bébé :
« Je l’ai nommée Captive. Cela a plu à mon mari...
La petite fille pose sur moi ses yeux grands ouverts.
...mais désormais, son nom sera Résilience. »


Dernière édition par Estellanara le Mar 13 Mar - 21:18, édité 2 fois

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Message par Chö le Dim 10 Avr - 0:13

C'est formidable, je l'ai lu deux fois, j'adore! Tu as un style génial

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Message par celynette le Dim 10 Avr - 8:55

c'est captivant. j'aime pas lire de textes longs sur ordi j'avoue. mais il m'a captivé. j'aimerai bien le voir en image mais c'est du boulot toussa juste pour voir si les images que ton texte me mets en tete.
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Message par curvylady le Dim 10 Avr - 18:13

J ai été captivée tout du long j'adore
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Message par Estellanara le Mar 12 Avr - 9:59

Coool des lecteurs !!
Bon vous me le dites si vous trouvez des fautes d'orthographe, des lourdeurs de style, des trucs pas clairs ?
Mon but est avant tout de m'améliorer. Alors, ne me ménagez pas !

Merci beaucoup, tite cocotte !

Merci, Cely ! Moi aussi, j'aimerais bien voir ça en image ! J'ai des images très précises de Résignation. Je la vois un peu comme ces déesses chinoises rétro, blanches et longues dans ses voiles roses, avec une chevelure noire et lisse.
Peut-être des épingles dans se coiffure. Un air mélancolique...

Un peu comme ces peintures dont je n'ai hélas pas trouvé les auteurs :





Merci pour ta lecture, Curvy !

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Message par celynette le Mar 12 Avr - 10:06

oui. moi ça me donne l'effet d'une projection de notre planète dans le futur. ^^ j'ai du mal à imaginer que c'est une autre planète d'un autre univers

En même temps avec tous les films FX et futuristes gros budget qu'on nous balance pour nous "éduquer" (c'est même pas le terme d'ailleurs, éduquer, mais nous formater presque enfin les futures générations) j'ai pas de mal à imaginer l'avenir comme ça.

les mecs en revanches, je les vois gros bourrins comme les militaires US ^^
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Message par Estellanara le Mar 12 Avr - 10:32

La planète sur laquelle vit Résignations est une colonie humaine. Donc c'est normal que ça te fasse l'effet de la Terre.
Ben c'est à peine l'avenir, en fait. A l'heure actuelle, on oblige déjà les femmes à se transformer en poupées fragiles, avec les régimes, les talons haut, le maquillage, l'épilation, le sourire imposé...
Mes Forts, je les vois aussi comme des bœufs en armure ! Bien épais, physiquement et mentalement.

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par celynette le Mar 12 Avr - 10:41

oui comme tu dis on y est.

J'ai lu dans ton texte, on nous programme et ils sont pucés ^^ ça aussi on y est aussi vu qu'aux US et même en France il y a des puces party et certains sont déjà avec leur RFID dans la peau.

C'est très actuel en fait.

Alors c'est marrant parce que pour un des mecs, je ne sais plus quel prétendant d'une des charmantes j'ai vu direct le gros bourrin de colonel dans Avatar (Stephen Lang) et pour un des autres Russel Crow.

Bon en même temps tous ces gens sont passés à la TV il n'y a pas si longtemps... comme quoi on est vachement programmé et 'auto-suggessionné' aussi.
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Message par Miss Marple le Mar 12 Avr - 20:16

J'adore ton style mais d'aucuns diront que je ne suis pas très objective.... Wink
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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Estellanara le Mer 13 Avr - 13:10

Merci moman !! T'as pas vu de trucs à améliorer ? De fautes ?

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par QUENTIN le Dim 17 Avr - 4:17

Trés jolie histoire ! bravoooooos !

Ca me fait penser à " Angélique, marquise des anges", quand elle est retenue prisonniére chez le prince arabe !
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Message par Estellanara le Dim 17 Avr - 10:19

Merci !!
Oh ! Marrant, ça ! J'adore les films d'Angélique, peut-être une inspiration inconsciente...

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par celynette le Dim 17 Avr - 12:11

oui je pense c'est vrai qu'on en est pas loin. moi ton décors me faisait plus penser aux cités dans Dune ^^

Ah j'ai adoré Angélique, Dune aussi, bon Tolkien et King sont mes maitres à penser de base ^^
bref...

tu as déjà une suite écrite ou pas encore ?
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Message par Estellanara le Lun 18 Avr - 10:18

Ah, mes textes SF sont super influencés par Dune (les bouquins mais aussi le film) et Star wars, bien sûr.
Non, pas de suite prévue pour le moment ! J'ai déjà trop de synopsis à rédiger !

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par celynette le Lun 18 Avr - 10:54

ah oki ^^
oh je vois qu'on a les bases de lecture/film ^^ c'est rigolo ^^
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Message par Estellanara le Jeu 25 Mai - 11:04

Voici la nouvelle que j'illustre pour ceux qui s'étonnent de la tête de Deirdre !
J'ai écrit ça en 2007, ça nous rajeunit pas...

Mignonne, allons voir si la rose...

1


La fillette descendit les marches du perron en boitillant, prenant garde à ne pas trébucher sur les pierres disjointes. Elle serrait contre elle un broc ébréché en fine faïence, relique dérisoire d'une opulence défunte. Elle s'avança sur l'immense pelouse défoncée par les impacts de bombes. Au fil des ans, les herbes folles avaient recouvert les cratères profonds et les ornières de chars. Au loin, la lourde grille rouillée battit contre le mur et un tourbillon de poussière ocre s'engouffra dans le jardin. La fillette se parlait à elle-même tout en marchant :
- ...plus beau le matin. Pas de tempête. Deirdre n'aime pas les tempêtes...

Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans et était chétive. Sa robe de velours vert sombre, gonflée par des jupons, était usée et déchirée par endroits. Elle portait des bas blancs dans des souliers vernis poussiéreux et un petit tablier. Un ruban aux couleurs passées retenait ses boucles blondes. Sa chair était marquée de cicatrices pâles et une ecchymose violacée fleurissait sur sa tempe.

Arrivée au puits, elle grimpa sur une caisse de bois et se pencha sur la margelle. Elle fit basculer le seau et le regarda s'enfoncer dans les ténèbres. Les grincements de la poulie brisèrent un instant le silence, puis le choc sonore avec l'eau, repris par l'écho. L'enfant saisit la corde et commença à tirer. Lentement, en haletant sous l'effort, elle remonta le seau. Elle s'épongea le front, remplit son broc d'eau trouble et reprit le chemin de la maison.

Le jardin était de nouveau plongé dans un calme irréel, que ne troublait nul son humain ou cri de bête. Le ciel orange, parcouru de lourds nuages d'orage, était vide d'oiseaux. Au-delà des murs de la propriété, on apercevait les décombres calcinés des maisons, la chaussée envahie par le lierre, les silhouettes décharnées d'arbres morts. Le vent charriait une tenace odeur de cendres. Les bourrasques remontaient l'allée et venaient agiter les rideaux en loques de la maison.

Autrefois d'un luxe élégant, celle-ci n'était plus qu'une ruine comme les autres dans la ville dévastée. Un pan du toit s'était effondré, emportant l'une des tourelles. Les murs étaient défoncés, les lucarnes à vitraux crevées ; la peinture lépreuse avait pris une teinte brunâtre. Les pierres noircies du perron s'alignaient comme des chicots dans la bouche d'une momie. Les restes d'une porte à demi arrachée se balançaient mollement sur un gond.
La fillette franchit le seuil, traversa le hall obscur et déposa le broc à l'entrée de la cuisine. Elle marmonnait toujours à voix basse :
- De l'eau pour le thé. Deirdre doit se dépêcher. Aller en bas chercher la nourriture. Pour le déjeuner de Père. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...

L'enfant longea le couloir en claudiquant, son talon gauche claquant plus fort sur le carrelage. Elle fit jouer un briquet et alluma une chandelle. Non, ce n'était pas son père. Il l'obligeait à l'appeler ainsi mais elle se rappelait une époque où elle ne vivait pas ici avec lui, mais avec ses vrais parents. Elle était très jeune alors et ses souvenirs étaient confus. Il y avait une petite cour où elle jouait au ballon, un gros chat roux aussi, et des beignets aux pommes recouverts de sucre.

Une nuit, le ciel avait brusquement pris feu et l'horreur s'était déchaînée. Les rues s'étaient emplies de hurlements et du son strident des avions passant très bas. Le vent avait apporté des relents de chair carbonisée. La fillette s'était cachée sous son lit en pleurant tandis qu'une brusque vague de chaleur secouait la maison. Elle s'était sentie tomber avant de plonger dans le noir. A son réveil, elle ne pouvait rien voir et un poids énorme lui écrasait les jambes. Sa bouche était pleine d'un goût salé. Elle avait toussé puis avait appelé à l'aide. Au bout d'un temps très long, il y avait eu du bruit au-dessus d'elle. Il l'avait entendu crier et dégageait les gravats qui la recouvraient. Quand il l'avait soulevée pour l'emporter, elle avait vu le ciel rouge, les ruines à demi fondues et tous les cadavres noircis, dans des positions grotesques. Depuis lors, elle était restée avec lui.

L'enfant ouvrit la porte de la cave et s'engagea avec prudence dans l'escalier en colimaçon. Elle écarta de la main une toile d'araignée qui se collait à ses cheveux. La chandelle jeta une lueur tremblante sur la voûte de briques, dessinant le contour de multiples caisses, sacs de jute, containers métalliques. Des étagères couvertes de bouteilles, de conserves et de bocaux s'alignaient le long des murs, se perdant dans les ombres. La fillette choisit un paquet de biscuits, une boîte de haricots et une de jambon cuit et rebroussa chemin. Son murmure continu résonnait dans la pénombre :
- ...faire la cuisine. Et puis nettoyer les chambres. Si ce n'est pas propre, Père battra Deirdre.

Un frisson parcourut l'enfant et elle accéléra encore le pas. Elle ajouta pour elle-même :
- Père frappe souvent. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...
Dans la cuisine, elle ouvrit les conserves, monta sur une caisse pour atteindre le réchaud et mit le repas à cuire avec les gestes adroits et rapides qu'engendre une longue habitude. Pendant que la viande commençait à grésiller et à exhaler ses parfums, elle pensa à Père. Il était souvent méchant avec elle. Il la battait. Alors qu'elle n'avait rien fait ! Il lui mettait des machines bizarres sur la tête et lui faisait boire des liquides amers. Parfois, elle était très malade. Un jour, tous ses cheveux étaient tombés. Un autre, elle avait eu une cloque et plein de petites bestioles en étaient sorties. Elle n'aimait pas du tout quand Père faisait ses expériences.

Avant, c'était un grand savant. Il étudiait les plantes. Il lui avait dit une fois où il était gentil. Et puis, elle avait lu ses cahiers en cachette. Ils étaient pleins de magnifiques dessins de fleurs. Et il y avait des pages qu'elle ne comprenait pas, avec beaucoup de chiffres. Elle allait souvent dans le laboratoire quand Père n'y était pas. Elle regardait les machines aux écrans morts et tous les animaux dans des bocaux. Il y avait même un chat ! Maintenant, on ne voyait plus aucun chat dehors. Père l'avait battue quand il avait su pour les cahiers. Il aimait vraiment beaucoup les plantes. Il en avait de très grandes, dans la serre. Mais il ne pouvait pas les voir. Il avait trop peur du dehors. Avant, il sortait et courait droit à la serre, en regardant le ciel. Mais il ne sortait plus du tout maintenant.

Le repas était prêt et la fillette arrangea le tout sur un lourd plateau qu'elle emporta dans le hall. Arrivée devant la porte du laboratoire, elle déposa le plateau sur le sol, frappa une fois et s'enfuit dans le couloir. Elle se dissimula derrière une épaisse tenture ocre et attendit en retenant son souffle. Un rayon de lumière se dessina dans l'embrasure de la porte et la silhouette malingre du savant apparut à contre jour. L'enfant respira une vapeur âcre et entendit le bruit de l'eau qui bouillonne. Le savant tourna lentement la tête dans sa direction et fouilla les ténèbres de derrière ses lorgnons. Son cou se tordit un instant en un tic nerveux mais il ne sembla pas la voir. Il tira le plateau et referma la porte.

La fillette émergea du rideau et esquissa un sourire. Elle traversa le hall en chantonnant et gravit l'immense escalier de bois sombre. Dans sa chambre, trônaient un phonographe et une pile de disques. Sur les murs étaient épinglées des photos défraîchies de danseuses, légères et gracieuses dans leurs tutus de plumes. Sur une commode bancale, la petite avait rassemblé des bibelots hétéroclites, brisés pour la plupart, glanés dans les décombres. Elle choisit un disque, le déposa sur l'antique appareil, remonta le mécanisme à manivelle et ajusta précautionneusement l'aiguille. Il y eut quelques craquements, puis un son éraillé sortit du pavillon. L'enfant leva les bras en souriant et se mit à tourner sur elle-même.

2

Le soleil était haut à présent dans le ciel safran mais il restait dissimulé derrière les nuages. Un vent fort s'était levé et les rafales s'engouffraient en sifflant entre les murs. Le paysage ravagé était zébré de décharges électrostatiques. La fillette marchait courbée sous les bourrasques. Elle contourna la maison et s'engagea dans la cour de derrière, tressaillant à la vue de la serre. Celle-ci était énorme, haute et longue, toute de verre et d'acier. Les montants de métal corrodés s'entrelaçaient en motifs végétaux. Derrière les vitres sales dont certaines s'étaient brisées, on apercevait de grandes ombres vertes.

La fillette avait inconsciemment ralenti jusqu'à s'arrêter à quelques mètres de la serre. Elle déglutit puis se retourna lentement vers la maison. A travers un carreau, le savant l'observait. Ses yeux, déformés par ses lorgnons, paraissaient énormes tandis qu'il la fixait. L'enfant porta la main à l'hématome sur sa joue. Tremblante, les lèvres serrées, elle reprit sa route et pénétra dans la serre.

A l'intérieur régnait une atmosphère tiède et moite. La végétation remplissait presque tout l'espace et des lambeaux de brouillard rampaient dans les allées. La verrière, à peine visible entre les feuillages, dispensait une luminosité crépusculaire. Un lointain écho de gouttes d'eau émanait d'un dispositif récupérant la pluie. L'enfant s'adossa un instant à la porte, inspirant avec difficulté l'air chargé d'humidité. Elle détestait la serre. Elle détestait ces plantes. Père l'obligeait à venir. Presque tous les jours. Ce n'était pas son vrai père, non.

La fillette se redressa, lissant sa jupe d'un geste machinal, et se dirigea vers l'étagère. Le meuble métallique avait viré au brun sous l'effet de la rouille et les planches étaient couvertes de mousse. Des objets hétéroclites s'entassaient : boîtes en fer corrodées, éprouvettes, fioles de verre dépoli, sécateurs... L'enfant saisit un grand arrosoir couleur d'anis et versa dedans une poudre grise. Puis, elle alla le remplir à la cuve. Le robinet laissa échapper un grincement sinistre avant de cracher un liquide trouble. La petite reprit son fardeau et s'engagea dans l'allée, le tunnel de verdure se refermant sur elle. Ses pas étaient lents et elle jetait de brefs regards de droite et de gauche. Son estomac formait une boule douloureuse.

Les plantes étaient gigantesques. Les plus petites atteignaient déjà trois fois la hauteur de l'enfant. Elles poussaient dans des bacs peu profonds, emplis d'une terre pâle et poussiéreuse, depuis longtemps vidée de tout nutriment. Certaines avaient fait exploser leur pot sous la pression de leur luxuriante croissance et leurs racines rampaient sur le carrelage comme une chevelure de méduse. Chaque plante était différente, tantôt touffue, tantôt élancée, parfois velue, parfois visqueuse. Elles avaient progressivement occupé toute la serre et leurs lianes entremêlées partaient maintenant à l'assaut de la verrière. Mais les plantes s'étiolaient. Beaucoup de feuilles étaient jaunies ou desséchées. Beaucoup de tiges marquées de tâches brunes. Les plantes abandonnées semblaient attendre le retour de leur maître. Et sans limite était leur végétale patience.

La petite s'arrêta au bout de quelques mètres et vida son arrosoir dans le premier bac avant de faire demi-tour. Elle s'approchait le moins possible des feuillages et, malgré la pénombre, soulevait les pieds avec précision pour éviter les racines enchevêtrées. Elle connaissait si bien le chemin qu'elle aurait pu le faire les yeux bandés. De son souffle rapide, elle aspirait l'air épais, sentant la moisissure et le sucre. Le silence funèbre lui pesa soudain et elle se mit à chanter, doucement d'abord, puis plus fort à mesure que le son de sa propre voix lui donnait du courage :
- Mon rosier a quatre fleurs,
Ho les belles roses !
Mon rosier a quatre fleurs,
D'une charmante couleur...

Elle emplit rapidement l'arrosoir, soucieuse d'abréger la corvée, et se dirigea vers la deuxième plante.
Celle-ci formait une touffe dense. Elle avait des feuilles comme des lances, recouvertes d'écailles rêches, et de longues épines effilées dont l'extrémité virait au rouge sombre. Récemment, une multitude de boutures lui avaient poussé et elles se serraient dans le pot comme autant de petits hérissons mutants. La fillette inclina l'arrosoir :
- ...quand la nuit est arrivée,
Ho les belles roses !
Quand la nuit est arrivée,
Mes quatre fleurs ont dansé...

Sa voix était un piaulement que la peur tirait vers les aigües et elle se raccrochait à la comptine comme à un radeau sur une mer démontée. Il lui semblait constamment sentir des regards hostiles posés sur sa nuque mais lorsqu'elle se retournait, il n'y avait que les immenses fantômes verts. Il faisait une chaleur étouffante mais une sueur glaciale lui coulait au creux des reins.

L'enfant remplissait l'arrosoir et le vidait, encore et encore. Elle se penchait à présent sur une plante aux formes rebondies, aux larges feuilles, certaines creuses, d'autres épanouies, d'autres encore repliées sur elles-mêmes. Des vrilles couraient à la surface de la terre comme autant de tentacules et on apercevait deux bourgeons d'un vert tendre, à l'épiderme lisse et luisant, au bout de courts pédoncules. Des lianes partant du pied avaient crevé la paroi de verre de la serre et rampaient à l'extérieur.

Le végétal suivant avait un tronc trapu et de longues tiges brunes couvertes de poils et exsudait par endroits une humeur collante. Il portait des grappes de fruits grumeleux, dont la paroi palpitait sourdement. Un fruit s'était détaché et avait explosé sur le sol, répandant une odeur fétide. Des fourmis avaient envahi l'allée et la petite les regarda découper la peau coriace et extraire les graines enveloppées de mucilage. Quand elle était plus jeune, les fourmis étaient plus petites. Elle en était sûre. Bien plus petites. Celles-ci étaient grosses comme une de ses mains... Elle s'arracha à la fascination malsaine et reprit sa tournée :
- ...qui valse avec elles ?
Qui les fait tourner ?
Messieurs, mesdemoiselles,
Tâchez de devi...

La fillette se figea d'un seul coup. Elle avait entendu un bruit, une sorte de craquement sec. Son cœur sauta deux battements puis reprit sa course effrénée. Elle resta un instant tétanisée, les doigts douloureusement crispés sur la poignée de l'arrosoir. Puis, frissonnante, elle se redressa et balaya la serre du regard, écarquillant les yeux pour percer les ombres et la brume. Une goutte de sueur perla sur sa tempe et roula le long de sa joue. Elle recula lentement, testant le sol du talon pour ne pas trébucher. Elle avait de plus en plus de mal à respirer et les feuillages lui semblaient se rapprocher insensiblement. Soudain, une branche se détacha du plafond et s'écrasa à ses pieds dans un épouvantable fracas. L'enfant poussa un cri perçant et détala, traînant derrière elle sa jambe boiteuse.

Une heure plus tard, quand le savant ouvrit la porte de la chambre, il vit le grand arrosoir vert anis, sur la moquette que l'eau renversée rendait plus sombre. La fillette était recroquevillée dans le coin du mur et paraissait encore plus minuscule qu'à l'accoutumée. Ses yeux étaient exorbités, cernés de noir, son teint livide. Elle serrait une poupée à laquelle manquait un œil. Ses lèvres minces remuaient et le savant du se pencher pour entendre :
- ... la serre... Deirdre ne veut plus... pas la serre... Deirdre ne veut plus...

3

L'enfant déposa la poupée dans le landau et dit d'une voix exagérément pincée :
- Il est l'heure de la promenade de Mademoiselle. Que Mademoiselle veuille bien prendre place.
La poupée était une grande figurine de porcelaine articulée. Elle portait une robe noire à col de dentelle et des souliers vernis à boucle. Ses cheveux avaient brûlé et restaient rêches et broussailleux malgré les efforts de la fillette pour les lisser. Les joues peintes en rose étaient craquelées et l'unique œil de verre à la prunelle bleue fixait sur le monde un étrange regard de cyclope.

La petite s'engagea dans le couloir obscur en chantonnant. Le long des murs s'alignaient des appliques de fer forgé et des tableaux sur lesquels on apercevait des figures blêmes et austères. Elle traversa des salons où s'alignaient des fauteuils d'un jaune défraîchi. Sur les coussins, la poussière s'accumulait comme de la neige. Les pièces étaient immenses et hautes de plafond. Sur les montants d'une cheminée, des moulures de plâtre fissurées figuraient des bouquets de rose. Les meubles délabrés étaient sculptés de grimaçantes figures de faunes. Des ombres s'étiraient derrière les tentures en loques. La voix de l'enfant résonnait dans la maison déserte comme elle l'eût fait dans une grotte :
- ...et si vous êtes bien sage, nous ferons du thé tout à l'heure. Un thé bien chaud fera du bien à Mademoiselle...

Elle pénétra dans un salon plus petit, vide à l'exception d'un guéridon laqué. La tapisserie émeraude, aux larges motifs floraux, suintait d'humidité. Des araignées prospéraient sur les vieux lustres électriques, qui plus jamais ne luiraient. L'enfant déposa sa poupée sur un épais tapis vert qui dégageait une vague odeur de moisi :
- Le parc est bien agréable quand il n'y a pas de tempête, n'est-ce pas, Mademoiselle ?
Une explosion ébranla soudain la maison avec un bruit sourd. Le plancher émit un craquement sinistre tandis que de la poussière de plâtre tombait du plafond en une pluie fine. La fillette se précipita à la fenêtre et scruta anxieusement le ciel. Mais elle n'y vit que les gros nuages cuivrés et, au loin, la mince colonne d'une tornade de poussière. Elle traversa la pièce à pas de loup et, un doigt sur les lèvres, fit signe à la poupée de faire silence. Elle longea le couloir et, arrivant sur le palier, se tapit derrière la balustrade de l'escalier. Un cri strident résonna dans le hall en contrebas, suivi d'un fracas de verre brisé. La porte du laboratoire était ouverte et des volutes de fumée âcre s'en échappaient en tourbillonnant. La silhouette du savant en émergea lentement, agitée de quintes de toux. La fillette ne l'avait pas vu depuis sa frayeur de la serre, plusieurs jours auparavant. Elle se pelotonna d'avantage derrière la moulure de bois et observa en silence.

Le savant était petit et très maigre. Ses membres étaient noueux, tordus comme des racines sèches. Des lorgnons à monture de fer, aux verres épais, lui donnaient le regard globuleux d'un batracien. Le côté gauche de son visage avait été brûlé par les radiations. La chair avait fondu et coulé comme de la cire, dessinant d'étranges volumes. Sa blouse était souillée de tâches brunes et du sang tombait goutte à goutte de coupures sur ses mains, sans qu'il semblât y prêter la moindre attention. Il tenait une fiole fendue dont s'élevait une légère vapeur. Il la contempla un instant d'un air hagard, comme s'il en découvrait l'existence avant de la fracasser rageusement au sol. Puis, il se mit à marcher de long en large en maugréant :
- ... encore raté ! Un problème de dosage des molécules actives. Je ne trouverai jamais cette formule... jamais cette formule... formule...
Sa voix était rauque et la démence la rendait instable : certaines syllabes sonnaient bien plus fort que d'autres. Il accéléra le pas, au comble de l'énervement, et se mit à décrire de grands cercles dans le hall :
- Passé ma vie sur ces recherches ! Les radiations, toujours les radiations. La demi-vie est trop longue... trop longue... longue... On ne reverra jamais de fleurs sur cette foutue planète. La solution est là mais je ne peux pas la saisir ! Tout cela est voué à l'échec... voué à l'échec... échec...

Il poussa un long hurlement de frustration et, se ruant sur le mur, s'y frappa violemment le front. L'impact le fit vaciller et ses yeux roulèrent follement dans leurs orbites. Alors seulement, il sembla se calmer. Il prit plusieurs inspirations profondes et, se tournant vers une horloge arrêtée depuis plusieurs années :
- Il est temps... d'aller rendre visite à ma tendre épouse...
Entendant cela, la fillette recula le long de l'escalier, marchant à quatre pattes sur le tapis pour ne pas se faire voir. Elle courut à la chambre, entra et referma la porte derrière elle. Elle passa devant la femme du savant, étendue entre des draps d'une blancheur immaculée, ses longues boucles cuivrées étalées sur l'oreiller bordé de dentelle. Elle ouvrit la porte du placard et se glissa promptement entre les toilettes défraîchies aux senteurs de naphtaline. Elle colla son visage contre l'interstice de la porte, frôlant un manteau de fourrure à la douceur morbide.

L'enfant avait pris l'habitude de se dissimuler ainsi et d'espionner le savant quand il venait parler à sa femme. Elle n'eut que quelques minutes à attendre avant qu'il n'arrivât. Il se pencha sur la forme allongée et l'embrassa délicatement sur le front. Puis, il tira une chaise et prit la main de son épouse dans les siennes :
- Comment va la plus belle des fleurs, aujourd'hui ?
La femme ne répondit pas. Elle ne parlerait plus jamais. Elle était morte depuis si longtemps que son corps était momifié. Sa peau était parcheminée, d'une couleur noirâtre qui contrastait avec la splendide chevelure lustrée, aux reflets d'acajou. Les lèvres desséchées s'étaient rétractées et découvraient les dents en un hideux rictus. Son bras gauche avait été arraché à hauteur de l'épaule et il n'en restait que des lambeaux de peau et de ligaments. Des draps de fine cotonnade et une couverture tricotée au crochet recouvraient le cadavre jusqu'à la poitrine. Au-dessus, une nuisette de satin rose révélait les côtes pratiquement à nu.

Le savant caressa tendrement la main en forme de serre. La fillette savait que cette main était rugueuse et légèrement friable. Elle l'avait déjà touchée. La morte ne lui faisait pas peur. Elle en avait déjà vu dans les ruines quand elle allait jouer. Souvent. Ils ne pouvaient rien faire les morts. Puisqu'ils étaient morts ! Au début, ça puait drôlement dans la chambre. Mais plus maintenant. Père ne le sentait pas. Ce n'était pas son vrai père, non.

Le savant parlait à sa femme d'une voix douce et son sourire tirait sur la peau ravagée de sa joue irradiée :
- ... et mes expériences ne se passent pas exactement comme je le souhaiterais. Tout cela est si complexe... si complexe... complexe... Quand j'aurai trouvé la solution, la vie pourra renaître sur ce monde maudit. Tous ces poisons, cette pollution !
Sa voix montait dans les aiguës puis redescendait brusquement les octaves. Il poussa un profond soupir.
- J'ai besoin de temps. Le temps, c'est tout ce qui compte. Ha ! Si j'avais eu ne serait-ce que quelques jours de plus pour terminer le bunker ! Tu ne serais pas morte... pas morte... J'aurais du être plus rapide ; pardonne-moi ma tendre amie.
Il se pencha pour baiser la main desséchée de la défunte. Puis, il retira ses lorgnons embués et les essuya soigneusement.
- Ma vie est si insipide à présent... Pas même la consolation de m'occuper de mes plantes. Je devrais de nouveau essayer d'aller à la serre. Peut-être puis-je surmonter cette phobie... surmonter cette phobie... phobie...

Une violente bourrasque secoua la vitre et la poussière frappa le verre en grésillant. La fillette s'épongea le front ; il commençait à faire chaud dans le placard.
- Je ne suis pas réellement obligé de sortir. Les provisions sont suffisantes pour des années. Je suis allé très loin pour les trouver. Et je n'ai jamais vu personne. Non, personne. Allons, je te laisse te reposer, ma chérie. Mais ne t'inquiète pas, je reviendrai bientôt.
Se levant, le savant lâcha la main calcinée du cadavre, qui demeura tendue, raide comme une branche. Puis, il quitta la chambre à pas feutrés.

4

Elle était revenue à la serre. Il l'avait battue avec une branche de saule, cinglant ses bras nus qu'elle croisait sur son visage pour se protéger. La chair pâle zébrée de pourpre offrait avec le velours pers de la robe un contraste sinistre.
- Deirdre ne voulait pas. Père l'a obligée. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...
La fillette referma derrière elle la porte de verre et alla remplir l'arrosoir. Puis, elle s'avança lentement dans l'allée. Les monstres chlorophylliens l'attendaient, immobiles dans leurs bacs. Elle apercevait leurs grandes silhouettes sombres à travers la brume. L'espace d'un instant, sa vue se voila et elle se sentit au bord de la nausée. Elle s'arrêta et aspira avidement l'air humide.

- Deirdre doit y aller. Sinon, Père la battra encore plus fort... Juste des plantes... Elles ne peuvent pas faire de mal à Deirdre. Juste des plantes... Deirdre va se dépêcher, oui. Elle va chanter sa chanson. Tant que Deirdre chante sa chanson, elle sera en sécurité. En sécurité.
L'enfant fredonna le début de la comptine. Le murmure tremblant de sa voix troublait à peine le silence mortuaire. Elle raffermit sa prise sur l'arrosoir et commença son circuit, vidant l'eau sur la terre desséchée, puis en puisant de nouveau, et la vidant un peu plus loin...
- Mon rosier a quatre fleurs,
Ho les belles roses !
Mon rosier a quatre fleurs...

Les végétaux étaient exsangues, leurs feuilles pendant mollement le long des tiges jaunies. La fillette arpentait rapidement les allées familières, se penchant pour éviter une branche, enjambant machinalement un écheveau de racines. Elle jetait des regards anxieux à la ronde, tous les sens en alerte, guettant le moindre bruit. Mais seul lui parvenait le sifflement du vent agitant les vitres.

Soudain, son pied heurta quelque chose et elle trébucha, s'étalant de tout son long. L'enfant poussa un petit cri. Sa jambe boiteuse frappa durement le sol tandis que l'arrosoir à demi-vide volait au loin. Elle se redressa précautionneusement, un peu hagarde, et s'assit. Son genou droit était écorché et le sang imbibait lentement le collant. Ses mains étaient couvertes d'une poussière brune à l'infecte odeur de musc et elle les frotta l'une contre l'autre en grimaçant avant de les essuyer sur son tablier souillé. Elle se retourna pour chercher l'origine de sa chute. Une épaisse liane avait rampé hors d'un bac et barrait l'allée. La fillette aurait juré qu'elle n'y était pas lors de sa dernière visite. Elle se releva en vacillant et chercha des yeux son arrosoir. Scrutant le fouillis végétal plongé dans la pénombre, elle finit par distinguer la forme élancée de la poignée.

L'enfant tressaillit. Pour récupérer son bien, elle devrait entrer dans le bac et traverser la répugnante verdure. Elle ne voulait pas y aller. Elle ne voulait pas les toucher... Elle les détestait ! Mais elle devait le reprendre. Sinon, Père la punirait. Et ses bras la brûlaient encore de la précédente correction. A contrecœur, elle enjamba le rebord du bac et prit pied sur le substrat. La plante faisait plus de quatre mètres de diamètre. Ses énormes feuilles gluantes s'étalaient en corolle, certaines plates, d'autres renflées comme des ventres obèses. Du centre partaient de nombreuses vrilles qui se déployaient sur le sol.

La petite hésita. Elle apercevait l'arrosoir dans le creux d'une feuille mais, même en tendant la main le plus possible, elle ne pourrait l'atteindre. Surmontant sa répulsion, elle retroussa sa jupe et escalada la plante. Elle avança à quatre pattes sur la surface couverte de mucilage visqueux. L'angoisse lui nouait l'estomac et une sueur froide coulait désagréablement le long de son dos. La forme vert anis de l'arrosoir brillait devant elle. Elle se pencha et étendit le bras pour tenter de le saisir. A ce moment, la plante commença à bouger. La feuille sur laquelle se tenait la fillette se recourba et s'inclina lentement vers le centre du végétal. L'enfant resta un instant tétanisée par l'horreur puis la panique submergea son esprit comme une vague glaciale. Elle rampa vers le bord de la feuille mais le mucilage collant la ralentissait. Le tissu de sa robe en était totalement englué. Elle tenta en vain de se retenir tandis que la plante continuait de se replier inexorablement. Elle se sentit glisser doucement vers le fond et hurla :
- Non ! Noooon ... !
Elle bascula et plongea avec un bruit mouillé dans l'outre végétale. Elle continua de se débattre et de crier alors que l'énorme clapet se refermait sur elle. Les liquides digestifs se mirent aussitôt en action et les cris étouffés cessèrent rapidement. Seule une anglaise blonde dépassait de la gueule de la plante.

Sur le sol de l'allée, la liane en forme d’arrosoir commença à se rétracter en se tortillant. A quelques mètres de là, sur la terre décrépite, reposait le véritable objet. Et non loin de lui, au bout d'un court pédoncule, poussait un bourgeon qui ne ressemblait pas encore tout à fait à une paire de lorgnons.


FIN

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Miss Marple le Mer 7 Juin - 13:35

C'est un mélange de Jour d'après,de Misérables et de Petite boutique des horreurs.
Ça me fait froid dans le dos...

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Estellanara le Mer 7 Juin - 15:41

Merci pour ta lecture !
Ouais !!! Mouahaha !!  
Mais bon, voilà pourquoi la ptite de mon dessin a un gnon et l'air vaguement horrifié.
Au fait, si tu vois des fautes d'orthographe, tu me le dis ?

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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par celynette le Mer 7 Juin - 15:54

j'en ai pas relevé.
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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Estellanara le Mar 13 Mar - 21:15

Voici enfin terminée une nouvelle que j'ai entamée il y a quatre ans et demi !
Si vous voyez des fautes, vous pouvez me le dire ?


Surtout, pas mélange

L’épicerie

Ce soir-là, Erwan n’avait pas envie de faire la cuisine. Il n’avait pas non plus très envie de rentrer chez lui mais il était bien obligé. La journée avait été exécrable, encore pire que d’habitude, et il avait cru ne jamais en voir la fin. Les clients s’étaient succédé sans interruption au guichet de la gare et il avait essuyé récriminations, mépris, ronchonnements et même quelques insultes. La routine, quoi. Comme s’il était responsable du prix ou de la ponctualité des trains ! Si encore il avait eu le cran de leur répondre… Ce boulot l’emmerdait de plus en plus mais il ne savait rien faire d’autre. Alors, il attendait que ça se passe.
Les jours défilaient au rythme d’une tortue paralytique, tous identiquement sans intérêt. Lever au son strident du radio réveil chinois, café noir dans la cafetière chinoise, nouvelles du monde (mauvaises). Matinée au guichet : un homme d’affaire pédant, le vrai trou du cul, une mendiante avec deux bébés sales dans les bras, une vieille dame aux trois-quarts sourde, les annonces de départ et d’arrivée dans les haut-parleurs. Repas rapide, un sandwich américain avec autant de goût et de vitamines que dans une éponge, retour au guichet. Une jeune fille pressée et quasi hystérique, la voix criarde , un gros homme avec une forte odeur corporelle, un jeune parlant aux gens sans les regarder, les yeux rivés à son portable, une nana venant accrocher un avis de recherche pour un gosse disparu, le quatrième de la semaine, fermeture du guichet.
Un tour en ville pour se changer les idées, regarder les pubs sur les murs avec des nibards qui s’exhibent, claquer du pognon qu’on n’a pas (faut bien engraisser les sociétés de crédit à la consommation), l’impression d’exister le temps de sortir la carte bleue, puis la culpabilité, des godasses neuves dans un sachet, chinoises, cousues par des mioches sûrement. Retour en banlieue, rues ternes et sales, immeuble grisâtre, personne qui attend, écoute du répondeur chinois, pas de message, plat surgelé dégueulasse devant une émission débile, regardée sur un écran plat (japonais) acheté à crédit, coucher, insomnie jusqu'à quatre heures du matin. Une vie ordinaire, quoi. Pour un type ordinaire.
Erwan avait fait des études longues autrefois mais dans une filière morte qui l’avait envoyé directement à l’ANPE. Il avait essayé de se trouver une copine, histoire de se marier et de faire deux ou trois enfants. La société disait que c’était ça le bonheur. Ça et puis consommer. Mais aucune fille ne voulait de lui. Trop coincé, trop petit, trop banal, avec du bide et un début de calvitie à trente piges. La loose. Et même pas la tchatche ou de l’humour pour compenser. La chance, ce n’était pas pour lui.
Il n’avait plus de famille. Ses parents étaient morts et son frère était un sale con. Il n’avait quasiment pas connu ses grands-parents (comme il aurait aimé se souvenir d’eux). Il n’avait pas d’amis. A chaque fois qu’il avait rassemblé son courage et essayé de s’en faire, il avait perdu le contact malgré tous ses efforts. Un jour, les gens ne le rappelaient plus et ne répondaient plus à ses messages. Il avait songé à s’acheter un chat ou un poisson rouge mais ça lui semblait vraiment pathétique de meubler sa solitude de cette façon. La seule personne qui lui témoignait de la sympathie, c’était son psy.
Il attendait un signe, un clin d’œil du destin, un évènement qui ferait tout basculer. Qui changerait sa vie banale en aventure, comme dans un film où le héros gagne à la loterie, comme dans un livre ou l’héroïne apprend qu’elle est la princesse du royaume des fées. Mais le signe tardait à venir et les années s’empilaient sur sa tête chauve comme les nuages dans un ciel du Nord. Il se sentait comme anesthésié par la routine, creux, vide, lobotomisé.
Ce soir-là, Erwan n’avait pas envie de faire la cuisine. Ni de s’ouvrir un de ces putains de surgelés. Et il n’avait pas non plus le courage d’aller au restaurant et d’affronter le regard condescendant du serveur quand il annoncerait qu’il était seul. Il avait marché au hasard pas mal de temps et les supermarchés étaient fermés. Et puis, dans une rue qu’il ne connaissait pas, du côté du quartier de Wazemmes, il était tombé sur une épicerie exotique, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pas une épicerie reubeu ou asiatique. Indienne peut-être. Il n’était pas sûr. A l’intérieur, ça sentait le renfermé et les herbes aromatiques. Le type, un petit vieux, avait un sourire tellement large qu’on aurait cru que sa tête allait se séparer en deux. Et une moustache digne d’un fox terrier. Erwan s’était fait emballer une grosse portion de curry et une douzaine de trucs tout ronds, emballés dans des feuilles de bananier, qui devaient être des gâteaux. Et puis, il avait décidé que c’était une bonne journée pour se saouler. Il zonait dans les rayons étroits et encombrés, à la recherche d’alcool fort. Et c’est là que le destin se décida brusquement à lui faire un clin d’œil.
Au fond d’une étagère, derrière des boîtes de fruits au sirop, il aperçut le goulot d’une bouteille avec une forme originale. Il la dégagea et observa avec intérêt l’étiquette vert et or, couverte de poussière, qui figurait une sorte de chien-dragon en train de danser. Les mots étaient incompréhensibles, écrits avec des signes qui lui étaient totalement inconnus. A travers le verre coloré, on devinait un liquide extrêmement épais. Cette bouteille lui plaisait. Il sentait qu’avec ça, il allait pouvoir se prendre une biture mémorable. Il la ramena au comptoir en la tenant dans ses bras comme un précieux bébé et la déposa à côté de son curry. Le vendeur lui lança un :
- Hum ! Trrrrès bon ! Mais surrrtout, pas mélange !
Dans sa bouche, les r roulaient comme des billes au fond d’un sac d’écolier. Erwan paya, souhaita le bonsoir et sortit avec son sac plastique. Comme il laissait la porte se refermer dans un tintinnabulement de grelots, le vendeur lui lança de nouveau :
- Surrrrtout, pas mélange, boisson !
Le guichetier haussa les épaules. Un peu dingo, le papy.

Première bascule

Le curry réchauffait en exhalant des parfums enchanteurs et Erwan s’était sorti un DVD en l’honneur de cette soirée d’exception : Les dix commandements. Comme d’habitude, il n’irait pas au-delà de la traversée de la Mer Rouge. Trop long. Il déboucha sa bouteille spéciale et huma au ras du goulot. Pouah ! Ça sentait fort et zarbi. Il n’aurait pas su dire quoi ; la cardamome peut-être pour le côté épicé, la pâte d’amande pour le côté doux, et puis l’herbe coupée. Si ça avait le goût de l’odeur, ça devait arracher et il valait mieux le couper avec autre chose. Il extirpa du frigo une canette de cola zéro calorie et des glaçons et se servit à boire. L’alcool indien était tellement sirupeux qu’il avait du mal à couler et sa couleur tirait sur le vert. Une fois ajouté le cola, Erwan obtint un cocktail qui avait la teinte et la consistance d’une mare croupie, avec des bulles en plus. Super sexy, quoi. Après tout, il voulait de l’exotisme, il en avait ! Il leva son verre à lui-même et à sa future cuite et but, d’abord à petites gorgées prudentes puis à longs traits gourmands. C’était excellent. Ça vous caressait le gosier et ça vous mettait une agréable tiédeur dans l’estomac. Un délice. Le guichetier fit un large sourire à son salon aux papiers peints décrépits et passés et aux plantes agonisantes, puis alla servir le curry. Il revint avec un plateau :
- A nous deux, la bouffe hindoue !
Il s’installa dans le canapé qui avait connu les deux guerres et lança le film. La musique majestueuse s’éleva dans la pièce, couvrant le bruit de la rue. Le plat était également délicieux, un peu fort mais plein de saveur. Ça faisait longtemps qu’Erwan n’avait pas fait un gueuleton pareil. En mangeant, il se resservit un cocktail et le siffla. Son moral, d’habitude aussi bas que la fosse des Mariannes, remontait au fil des verres et à présent, il déclamait les répliques de Charlton Heston en même temps que lui. Il se sentait plein d’une énergie nouvelle et des bulles de cola sans calorie éclataient sous son crâne. Il repoussa son plateau, remplit de nouveau son verre et se cala contre le dossier à demi défoncé :
- A la tienne, Yul !
Le niveau dans la bouteille d’alcool avait pratiquement baissé de la moitié et Erwan se sentait totalement ivre. Les murs de la pièce ondulaient doucement sous ses yeux et il rigolait tout seul sans raison.
Du coin de l’œil, il aperçut un mouvement sur le tapis et se retourna brusquement. Mauvaise idée : le décor tangua violemment et il dut fermer les yeux pour ne pas vomir. Marrant ; il avait cru apercevoir une sorte de lapin. Cette pensée le fit rire de nouveau :
- Chuis totalement déri… déchiré ; vlà que j’ai des hallus !
Il rouvrit lentement les yeux et les reporta sur la télé où Nefertari repoussait les avances de Ramsès II. Les mots de la princesse égyptienne s’élevaient au-dessus de l’écran plat comme un brouillard doré et le guichetier les regarda s’envoler, fasciné. Cette femme était si belle. Il était sûr que sa peau avait le parfum de la crème fraîche, le goût du velours. Le canapé lui parut soudain plus profond et il s’accrocha à l’accoudoir pour ne pas sombrer dans les replis du tissu. Sur l’étagère, une de ses plantes vertes lui fit un signe amical de la feuille. Il jura :
- Merde de merde ! Ce tu… truc est plus fort que je senpais… !
Il se tapota les joues pour reprendre ses esprits mais des brumes de couleurs continuèrent de s’élever de la télévision, brunes pour les tambours et bleues pour les violons. La tête lui tournait, le parfum soyeux de la bouteille lui agressait les narines et il avait un goût de jungle dans la bouche. Se sentant partir, il se leva et se dirigea vers les toilettes. Autour de lui, les motifs de la tapisserie du couloir clignotaient furieusement.
Il manqua s’étaler dans le tournant quand son pied droit heurta son pied gauche mais réussit à se rétablir. Il tituba jusqu’à la cuvette, baissa son pantalon et se laissa tomber sur le siège. Il n’avait jamais été aussi bourré ; il fallait qu’il se couche dare dare. La nausée le gagnait, les muscles de ses mollets se nouaient douloureusement et son cœur faisait des embardées dans sa poitrine. Le rouleau de papier feinta à gauche puis à droite mais il réussit à l’attraper et s’exclama :
- Haha ! Je t’ai eu, chaloperie !
Devant lui, la porte des toilettes commença à se désintégrer et un bout de la cloison vola en éclats minuscules, révélant un ciel turquoise, quelque part au-delà. Erwan ferma les yeux et s’asséna une claque puis une seconde. Ce n’était que des hallucinations dues à son ébriété. Il fallait qu’il s’accroche au réel assez longtemps pour gagner sa chambre. Sa main chercha la poignée de la chasse d’eau à tâtons, au bout de la chaînette, et tira dessus. Puis, ce fut le néant.
Le guichetier planait dans un vide où rien n’avait jamais existé et où le son se résumait aux battements de son cœur dans ses tempes. Sous ses doigts, il pouvait encore sentir le contact rassurant de la poignée de céramique mais plus rien d’autre n’existait. Et il tournoyait doucement. Il voulut appeler à l’aide mais les mots roulèrent de sa bouche comme de petits graviers, sans faire aucun bruit. Il lâcha quelques jurons bien sentis qui prirent la forme d’oursins et s’éloignèrent en dérivant. La peur commença à le gagner. Pour des hallucinations, c’était corsé ! Si ça se trouvait, il s’était cogné la tête contre les toilettes, s’était brisé le crâne et on ne trouverait son corps que dans des semaines. Son estomac fit un nœud à cette pensée. Même si sa vie était de la merde, il ne voulait pas mourir ! Il s’agita et fit des mouvements de brasse, espérant se déplacer dans ce néant angoissant, mais cela ne servait à rien. Puis, sans prévenir, le monde se contracta brutalement et explosa.
Erwan ouvrit les yeux et lâcha un hoquet de surprise. Il se trouvait à l’extérieur, dans une clairière entourée d’arbres, sous un soleil radieux. Des accords de jazz lui parvenaient, un peu étouffés, ainsi qu’un bruit de mâchonnement. Il jura de nouveau, avec conviction. Mais qu’est-ce qu’il se passait ? Où était son appartement ? Et ses toilettes ? A cette pensée, il tâta dans sa main la poignée de la chasse d’eau, à laquelle il s’accrochait encore. Molle et chaude. Il déglutit et une sueur froide se forma dans son cou. Avec une prudence infinie, il tourna la tête pour regarder et se figea. Il tenait la queue d’un monstre. Une créature de la taille d’un petit éléphant, à la peau écailleuse, grise zébrée de rose. Son arrière-train remplissait la moitié de son champ de vision. Le cœur d’Erwan loupa un battement. Lâchant la queue, il se plaqua les deux mains sur la bouche pour ne pas crier et s’éloigna à reculons. Mais bordel, c’était quoi ça ? Le monstre se déplaça pesamment, tournant à demi son gros corps. Le guichetier trébucha, s’affala sur le dos et se mit à hurler à plein poumons. Descendant des hauteurs des frondaisons, une tête grise pas plus grosse qu’une pomme vint à sa rencontre, au bout d’un long, très long cou souple. Elle portait des lorgnons en fer et mâchouillait des feuilles. Deux petits yeux myopes observèrent Erwan qui continuait à hurler puis la tête laissa échapper un « pout », s’éloigna et regagna les branches.
Parvenu au bout de sa capacité pulmonaire, le guichetier suffoqua un instant puis reprit son souffle. La bête broutait paisiblement et ne lui prêtait plus aucune attention. Il l’observa pendant un long moment, n’osant bouger, cherchant à comprendre. Que se passait-il ? Qu’était cette bête ? Il se leva, mit de la distance entre lui et la créature et reporta son attention sur le paysage. Eberlué, il dut se rendre à l’évidence : il n’était plus sur Terre. Le ciel n’était ni gris ni même bleu mais de toutes les couleurs, comme si on avait laissé un enfant le peindre à la gouache. Les nuages, petits et vaguement cubiques, ne se déplaçaient pas en suivant la direction du vent mais dans tous les sens. Tous proches, un arbre portait des fruits en forme d’entonnoirs et un autre des fleurs aux reflets métalliques. Même le sol était étrange, souple, tiède et couvert d’une pelouse toute douce qui évoquait de la fourrure. Horrifié, Erwan se demanda s’il se tenait à la surface d’un énorme animal. La tête lui tourna devant toutes ces bizarreries et, du même coup, il réalisa autre chose : il n’était plus saoul. Plongé en plein délire oui, mais sobre.
Se prenant la tête dans les mains, il tenta de réfléchir. Quelle était la dernière chose dont il se souvenait ? Ah, la vache ! La boisson indienne ! Le vieux lui avait bien dit de ne pas la mélanger ! Et lui, comme un abruti, il l’avait coupée avec du cola zéro calorie ! Qui sait ce que ce cola pouvait contenir comme saletés chimiques ? A peu près sans danger quand on le buvait seul mais le vrai poison quand on le mélangeait avec le mauvais ingrédient. Comme ces bombes qu’on pouvait fabriquer dans sa cuisine ! Et maintenant, il se tapait un délire hallucinatoire carabiné.
Obéissant à une impulsion, il se pinça sauvagement les poignées d’amour et poussa un couinement. OK, ça faisait mal. Mais il ne savait pas trop quelle conclusion en tirer. Consterné, Erwan se laissa tomber à genoux. Les larmes lui montèrent aux yeux et il commença à pleurer à gros bouillons. C’était vraiment trop injuste ; il ne lui arrivait jamais rien de bien. Il voulait que ça s’arrête ; il voulait retourner dans son quartier minable, son appartement minable, à son boulot minable… Il allait crever ici, comme un pauvre paumé, coincé dans une vision absurde sortie d’une bouteille hindoue, entouré de nuages cubiques et de monstres qui faisaient « pout ». Il voulait juste rentrer chez lui. Il sanglota ainsi pendant un certain temps puis finit par se calmer. Alors, il se leva et marcha au hasard dans la forêt.
Le soleil brillait toujours dans le ciel psychédélique et les accords de jazz que le guichetier avait entendus à son arrivée lui revenaient, plus proches. Il déboucha dans une clairière et s’arrêta, interloqué. La musique provenait d’un groupe de créatures semblables à des poulpes, qui planaient en tournoyant à un mètre du sol. L’un d’entre eux jouait du saxophone, un autre de la guitare, un autre encore de la trompette et un quatrième agitait un tambourin. Autour des musiciens, d’autres poulpes lévitaient en dansant mollement, leurs tentacules ondulant au rythme de la mélodie. Leurs yeux aux pupilles fendues roulaient dans tous les sens et ils gloussaient ou improvisaient des chants formés de syllabes aléatoires. Erwan les observa durant plusieurs minutes, ne sachant que faire, puis s’approcha du groupe avec précautions. Quelle que soit son appréhension, il fallait qu’il demande comment rentrer chez lui. Même si ça devait être à un sushi en lévitation. Il choisit un individu à la peau pâle et presque transparente et aux ventouses pourpres, coiffé d’un chapeau en papier. Rassemblant son courage, il balbutia :
- Euh… Excusez-moi ?
Il se sentait particulièrement stupide de s’adresser à un octopode surgi de son inconscient. Celui-ci interrompit sa danse :
- Je peux faire quelque chose pour toi, bro ?
La créature semblait sourire de sa petite bouche ronde. Elle dégageait un léger parfum d’iode. Le guichetier hésita :
- Ben… Je cherche… Enfin, je voudrais… Euh… Mais comment ça se fait que vous parlez ?
Le poulpe s’esclaffa et fit un tour sur lui-même :
- Venant d’un lolgue qui parle, je trouve cette question vraiment hilarante !
- Un quoi ?
- Un lolgue, bro. Ce n’est pas ce que tu es ?
- Ben… non. Je ne crois pas. C’est quoi, un… Pourquoi vous dites ça ?
- Les oreilles pointues, la fourrure bleue, la grande poche, la queue qui traîne par terre ?
Erwan écarquilla les yeux puis se palpa frénétiquement. Il avait bel et bien des oreilles pointues et de la fourrure partout et plus aucun vêtement. Affolé, il contempla ses mains, à présent deux pattes couleur de schtroumpf, munies de coussinets. Un long hululement franchit ses lèvres. Putain, mais comment ça se pouvait ? Qu’est-ce qui se passait ? Il voulait que ça s’arrête ! Le poulpe lui tapota l’épaule d’un tentacule compatissant :
- Allons, bro, ce n’est pas si grave. Tu aurais pu être un tanne ou un orignon. C’est classe d’être un lolgue. Tu peux ranger plein de choses dans ta poche ; c’est drôlement pratique.
- Je ne suis pas un… une bestiole à la con ! Je suis… je suis…  je suis un cheminot, moi !
- Ne t’énerve pas, voyons bro…
- Rien… rien de tout ça n’a de sens ! Je ne peux pas… enfin… m’être changé en kangourou ! Et les poulpes ne parlent pas… et ne jouent pas de jazz…  et ne flottent pas dans les airs !
La voix du guichetier montait dans les aigus sur le mode hystérique. Le poulpe, perplexe, se gratta la tête d’une ventouse :
- Tu es sûr que je ne peux pas flotter dans les airs ?
- Archi-sûr !
La lévitation de la créature se rompit brutalement et il s’aplatit au sol avec un « pluich ! » sonore, ses bras mous s’étalant autour de lui. Les autres cessèrent de jouer, lui jetèrent des regards étonnés puis éclatèrent de rire ensemble et reprirent leur musique. Le poulpe poussa un profond soupir :
- Ah là là, tu as fait du joli, bro…
Et il s’éloigna en rampant et en maugréant.
Erwan le regarda partir, la bouche grande ouverte. Ce monde, c’était du n’importe quoi. Et il avait oublié de demander comment rentrer chez lui. Pas grave ; il interrogerait la prochaine bestiole improbable qu’il rencontrerait. Il traversa la clairière au son de la musique des poulpes qui s’éloignaient et s’engagea sous le couvert des arbres. Effectivement, sa queue traînait par terre et s’accrochait dans les broussailles. Réticent à toucher cette excroissance incongrue, il la ramassa du bout des pattes, épousseta la touffe de poils au bout et, ne sachant qu’en faire, la glissa dans sa grande poche ventrale. Bordel de merde, tout cela était ridicule ! Une queue, une poche, et tout ça à cause d’un cola sans calorie ! Le magasin allait l’entendre à son retour dans le réel ! Il se remit en route et la forêt céda rapidement la place à un sous-bois puis à une plaine désolée, encombrée d’un chaos d’énormes rochers en forme de parties du corps : nez de granit de trois mètres de haut, oreilles basaltiques, pieds brisés en plusieurs morceaux… Le guichetier errait dans ce dédale, cherchant des passages pour contourner les blocs, s’arrêtant parfois pour passer la patte sur l’un d’entre eux, fasciné malgré lui.
Au détour d’une gigantesque main, fissurée et en partie envahie de mousse, il tomba sur un cortège miniature. Ébahi, il se pencha pour mieux voir. Il s’agissait de petites plantes, qui défilaient en silence en tenant des panneaux et des banderoles du bout de leurs feuilles et de leurs branches. Elles se déplaçaient en sautillant ou en se traînant sur leurs racines. Un plant de tomates-cerises brandissait un écriteau où était inscrit « les salades y en a marre ! » ; derrière lui venait un géranium qui agitait un drapeau avec le message « on veut plus d’arrosages ». Erwan les regarda passer, les yeux ronds, en lisant les revendications, toutes plus farfelues les unes que les autres. Les manifestants ne lui prêtèrent aucune attention. Est-ce que ça valait le coup de leur demander comment rentrer chez lui ? Il décida que non et continua son chemin.
Les rochers anatomiques ne tardèrent pas à s’espacer et une vaste prairie s’ouvrit à perte de vue. Des bouquets d’arbres, de ci de là, résonnaient de chants d’oiseaux (ou peut-être n’était-ce pas des oiseaux après tout), des insectes multicolores voletaient au ras du gazon-fourrure et le soleil resplendissait dans le ciel chamarré. La brise amenait des parfums de brioche et une musique douce et diffuse, faite de clavecin et de flûtes.  Au loin, on apercevait un troupeau d’animaux d’un jaune doré, très hauts sur pattes. Erwan s’arrêta pour observer le paysage et gonfler ses poumons d’oxygène. Sa peur et son énervement cédaient imperceptiblement face à un bien-être douillet et une impression de vacances. Il avait perdu toute notion du temps. Les hébreux avaient-ils traversé la Mer Rouge à présent ? Peut-être même y avait-il une file de voyageurs mécontents en train de poireauter au guichet de la gare. Cette pensée le fit rire. Qu’ils attendent ces cons ! Mais s’il ne se réveillait jamais ? S’il se trouvait dans une sorte de dimension parallèle dont on ne revient pas ? C’est qu’il n’avait pas d’oncle Félicien pour le ramener du A de Océan Atlantique, lui !
Il en était là de ses réflexions quand il sentit quelque chose de pointu lui heurter la cheville. Une petite voix s’éleva entre les herbes :
- Pardon monsieur !
Erwan s’accroupit et découvrit un tout petit hérisson qui le regardait en se massant le museau. Il hésita un moment puis :
- Euh… tu t’es fait mal ?
- Oh, c’est pas grave, j’ai l’habitude. Je me cogne souvent.
Le petit animal s’était assis sur son arrière-train. Il semblait essoufflé et jetait des regards à gauche et à droite, bien que les hautes herbes l’empêchassent de voir quoi que ce soit. Le guichetier se lissa l’oreille. Sa timidité le reprenait, lui faisant comme une boule coincée dans la gorge, mais il voulait en savoir plus :
- Et tu… enfin… tu fais quoi dans le coin ?
- Je m’enfuis.
- Tu… tu t’enfuis ? Mais de quoi ?
- D’un monstre très méchant. J’étais prisonnier avec d’autres enfants et je me suis échappé. Ho là là, qu’est-ce que j’ai eu peur !
- Hein ? Un monstre ? Des… des enfants ? Mais alors, tu es …  Je veux dire, tu n’es pas un hérisson ?
- Oh non, je suis une personne. Et j’ai neuf ans et demi.
Erwan prit un instant pour assimiler cette information :
- Tu viens du monde normal ? Mais euh… comment t’es arrivé ici ? Tu n’as quand même pas… ?
- J’étais dans la rue ; j’allais à l’école. Il y avait des travaux et ils avaient ouvert des grands trous dans le macadam. J’ai vu un drôle de truc dans un des trous, quelque chose qui brillait. Je me suis penché pour voir et je suis tombé ! Et je suis arrivé ici.
Le bébé hérisson plissa ses petits yeux noirs, brillants comme des perles, et se mit à se gratter avec sa patte arrière. Il reprit :
- Et vous monsieur, vous êtes qui ?
- Je m’appelle…
Le guichetier se figea, la bouche ouverte sur la dernière syllabe. Impossible de se rappeler son nom ! Il se tritura les méninges mais ne parvint qu’à se donner mal au crâne. Pas moyen !
- Merde de merde ! Pardon, petit !
- Moi non plus, je ne sais plus mon nom. C’est bizarre, hein ?
Erwan lâcha un ricanement nerveux. Pas plus bizarre que de s’être changé en kangourou bleu. Il soupira :
- Ben… moi aussi, je suis… je viens du monde normal et je suis un humain. Je cherche… enfin…  un moyen de rentrer chez moi.
- J’aimerais bien rentrer moi aussi…
Le bébé hérisson avait dit ça d’une toute petite voix où on entendait un trémolo et Erwan se sentit soudain fondre de tendresse. Les mots jaillirent d’eux-mêmes :
- Tu n’as qu’à rester avec moi, petit. On trouvera bien un moyen de retourner chez nous !
- Oh merci, monsieur, vous êtes chic !
Ils se remirent en marche de concert, le guichetier prenant garde à ne pas avancer trop vite. Au bout de quelques mètres, il entendit un « ouch ! ». Le bébé hérisson avait fait un roulé-boulé. Il se remit sur ses pattes et fit une petite moue :
- J’ai trébuché…
- Je… je peux te porter si tu veux.
- Ça ne vous dérange pas ?
Erwan le ramassa délicatement en prenant garde à ne pas se piquer, et repartit.
- Je n’ai plus peur avec vous, monsieur !
L’animal lui souriait de son mignon petit museau. Le guichetier haussa les sourcils et sa bouche s’ouvrit en forme de O. C’était bien la première fois qu’on lui disait quelque chose de ce genre. Faut dire qu’il n’avait pas trop l’habitude des interactions sociales. Ses relations se limitaient à ses collègues de travail, pour la plupart aigris et attendant la retraite, sa boulangère, avec qui il n’avait jamais parlé que de pain, et son psy. Le hérisson se mit à babiller, s’émerveillant sur le paysage, racontant sa vie, et Erwan fut surpris de constater qu’il habitait Lille lui aussi. Le gamin vivait seul chez sa mère. Son père les avait quittés quand il était encore un bébé et il ne l’avait jamais revu. Il aimait faire du vélo et lire des livres, collectionnait de jolis cailloux et voulait devenir « chercheur d’extra-terrestres ». Erwan, de son côté, lui parla un peu de trains.
Ils parcoururent ainsi la grande prairie et s’arrêtèrent à l’orée d’un bois de ce qui ressemblait à des sapins. Le soleil avait disparu et il faisait plus sombre sans que la nuit soit vraiment tombée. L’estomac du bébé hérisson gargouillait et le guichetier se mit en quête de nourriture dans les environs. Mais, ayant toujours vécu en ville, il n’avait aucune notion de survie en nature. Il tenta de cueillir des baies lumineuses qui clignotaient dans un buisson mais elles s’évaporèrent sous ses pattes. Il poursuivit un moment un gros crabe mais ne put se résoudre à le tuer. Dépité, il ne put rapporter que trois minuscules œufs en forme de poire. Assurant au petit qu’il avait des réserves, il lui laissa la maigre pitance, après l’avoir aidé à percer les coquilles. Le hérisson entreprit de gober les œufs en se mettant du jaune plein les poils. Erwan le regarda manger, attendri. Il fallait qu’il trouve autre chose ; trois œufs rabougris c’était bien peu pour un tiot en pleine croissance. Tout cela était tellement nouveau. Personne n’avait jamais dépendu de lui, compté sur lui, auparavant. C’était une sensation à la fois grisante et très effrayante. Il réalisa qu’il n’avait pas pensé à son appartement depuis bien des heures.
Il murmura, pensant à haute voix :
- Ta mère doit se faire du mouron…
- Oh oui ! Et la mère des autres enfants aussi. Ceux qui sont toujours prisonniers du monstre.
- Parle-moi un peu de… Enfin, dis-moi comment tu… Et d’abord il ressemble à quoi, ce monstre ?
- Il est très grand et tout noir, avec des petites taches blanches qui clignotent dedans. Il ressemble à un trou dans le monde et aussi à un orage… Parfois, on dirait qu’il n’a pas de bras et parfois il en a. Des bras d’éclairs… Et il mange les couleurs. Il est terrifiant.
Le hérisson s’était recroquevillé en parlant et ses yeux, qui regardaient le vide, s’écarquillaient comme s’il revoyait la créature. Erwan posa une patte rassurante sur lui :
- C’est fini maintenant…
- Non, c’est pas fini ! Je dois y retourner pour libérer les autres ! Sinon, je ne sais pas ce qu’il va leur faire !
Sa voix aiguë tremblait d’indignation et ses piquants tressautaient :
- Oh monsieur, il faut que vous veniez avec moi pour les sauver !
- Hein ?! Mais je…
A cet instant précis, une nausée violente saisit le guichetier. Il se courba en deux en se tenant le ventre et lâcha un gémissement. Son regard se couvrit d’un voile noir et l’air s’enfuit en sifflant de ses poumons. Il ferma les yeux tandis que le monde se mettait à tourner de plus en plus vite autour de lui. Puis, il plongea dans les ténèbres.

A suivre...

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Message par Estellanara le Mar 13 Mar - 21:16

La dame de métal

Quand Erwan reprit connaissance, il était allongé sur le sol du couloir et sa tête résonnait comme si une tribu complète d’africains y jouait du tam-tam. Il jura copieusement en s’asseyant. Putain de gueule de bois ! Putain de boisson hindoue à la con ! Il venait de se taper un de ces trip ! A rendre jaloux un hippie chargé au LSD ! Il s’était même imaginé qu’il s’était transformé en bestiole bleue ! Par réflexe, il s’inspecta. Sur son pouce gauche, une trace de jaune d’œuf.
Le guichetier se laissa retomber sur le sol. Un vertige qui n’avait rien à voir avec l’alcool le saisit. Et si c’était réel ? Et s’il n’avait pas déliré ? Mais alors… il avait abandonné le tiot dans la forêt ! Tout seul ! Erwan se prit la tête dans la main. Comment savoir ce qui était la réalité ? Cet enfant n’existait sans doute même pas. C’était juste une vision insensée issue de l’ébriété. Mais, et si ce n’était pas le cas ? Il se concentra sur ses souvenirs, sur ses sensations, ses émotions, et tenta de démêler le vrai du faux. D’ordinaire, il se laissait porter par le courant de la vie mais là, il fallait improviser et l’angoisse l’empêchait de réfléchir. L’image du hérisson tourbillonnait follement dans son esprit. Ses petits yeux brillants de joie, son sourire…
Le pauvre gamin devait être mort de trouille ! Il ne pouvait pas le laisser ! Il fallait qu’il y retourne ! Il se leva d’un bond et se mit à faire les cent pas à toute vitesse dans le salon. Sur l’écran de la télé, le menu de présentation du film parvenu à son terme tournait en boucle. Dehors, il faisait jour et le son des klaxons et les aboiements des chiens emplissaient la rue. L’odeur du curry s’accrochait encore partout dans l’appartement. Erwan réfléchissait furieusement : il restait du cola sans calorie mais est-ce que ça marcherait une seconde fois ? Il fallait que ça marche ! Son ami était là-bas tout seul ! Il s’arrêta et soupesa mentalement le concept. Son ami, oui. Le premier qu’il ait jamais eu. Un petit être adorable et qui comptait sur lui ! Déterminé, il courut à la cuisine et sortit le cola du frigo. Au passage, il rafla une grosse boite de saucisses aux lentilles. Si on pouvait ramener du jaune d’œuf, on pouvait peut-être emporter des provisions.
Il se mit à genoux à la table basse, prépara fiévreusement la mixture en essayant de respecter les proportions de la première fois et la but cul sec. La boisson lui glissa dans le gosier, douce et parfumée comme un vent printanier. Il attendit mais rien ne se passait ; il se sentait toujours lucide. Inquiet, il fit un second verre du mélange. Pas le temps de lambiner. Au moment de le boire, il s’interrompit. L’étagère sur laquelle il posait ses plantes vertes lui avait accroché l’œil et il se rappela le petit panneau réclamant plus d’arrosages. Courant de nouveau à la cuisine, il en revint avec une carafe d’eau et arrosa rapidement ficus assoiffés et chlorophytums rachitiques. Puis, il revint à la table, se coinça la boîte de saucisses aux lentilles sous le bras et but le verre d’une seule longue gorgée. Là, ça commençait à faire effet ; il se sentait tout ramollo et avait des bouffées de chaleur. Mais ça n’était pas assez. Il vida la bouteille, la mit à la poubelle et attendit, allant et venant, fébrile, et surveillant sa montre.
La fenêtre lui semblait à présent déverser des flots de lumière et il dut plisser les yeux. Il se sentait de plus en plus bizarre. Les poils de ses bras se hérissaient et il salivait abondamment. Ça n’allait plus tarder ; il en était sûr. Un clapotement résonna dans le salon et il vit des vaguelettes se former à la surface du vieux tapis élimé. Lentement, la table basse commença d’y sombrer et disparut complètement.  Il tendit un doigt prudent. La  vache, le faux persan était devenu totalement liquide ! Il y enfonça la main puis le bras sans parvenir à tâter de fond. Bon, c’était pas tout ça mais le petit l’attendait. Erwan s’assit au bord de son tapis et y plongea les jambes. Alea jacta est. Mieux valait ne pas attendre sinon il aurait trop peur pour le faire. Agrippant d’une main sa boite de conserve et de l’autre se pinçant le nez, il sauta.
De nouveau ce vide insondable et ce tournoiement. Le guichetier se concentra, attendant l’explosion qui le ramènerait dans la forêt farfelue, mais rien ne vint. Il fit la moue :
- Allez ! Hop hop hop !
Ses mots prirent la forme d’un filament gluant et de trois bulles roses qui s’éloignèrent doucement. Du temps passa, sans qu’il sache dire combien. Changeant ses saucisses aux lentilles de main, il jeta un coup d’œil à sa montre mais les aiguilles avaient disparu. Il patienta, tournant et retournant les derniers évènements. Des pensées désordonnées commençaient à lui venir. Il pensait à sa vie. Il imaginait son destin s’il avait fait d’autres études. Aurait-il une femme ? N’aurait-il pas dû aborder sa boulangère ? L’inviter à aller au cinéma ? Le monde était si compliqué... Tellement de facteurs à prendre en compte… Soudainement, il lui sembla que son esprit était plus clair, plus pénétrant, et qu’il comprenait certaines choses. Il songea à la vie, au cosmos et à Dieu et, dans un éclair d’absolue lucidité, il sut. Tout était si simple ! Il suffisait de…
Le vide se ramassa sur lui-même et Erwan sentit ses poumons s’écraser. Avec la douleur, la révélation lui fut brutalement arrachée. Il tenta désespérément de rassembler ses idées, de se souvenir mais il y eut un grand flash de lumière et il fut durement projeté dans la forêt. Il fit trois tonneaux sur le sol élastique et resta sur les fesses, dodelinant de la tête. Scrutant ses souvenirs, il chercha à se rappeler ce qu’il avait compris. Cela lui avait paru si évident… Putain, ce n’était plus un cerveau mais de la sauce blanche ! Avait-il au moins pu emmener sa conserve ? Il jeta un coup d’œil à sa patte gauche, dans laquelle s’épanouissaient cinq énormes fleurs, un peu froissées par la bascule. En lieu et place des pétales, se trouvaient des saucisses grillées.
Le hérisson déboula de derrière un arbre, courant de toutes ses petites pattes, et se jeta dans ses bras. Il se serra contre la fourrure bleue en pleurant :
- Vous êtes revenu ! Je croyais… snif, je croyais que vous m’aviez abandonné !
Sa voix aiguë tremblait d’angoisse et il était agité de sanglots convulsifs. Erwan l’étreignit et le berça:
- Mais non petit, jamais je n’aurais fait ça ! Ce n’était pas de ma faute si j’ai disparu. Et je suis revenu dès que j’ai pu.
- J’étais tout seul et j’avais tellement peur ! Snif !
- C’est fini maintenant. Je suis là.
Le guichetier lissa doucement les piquants du petit animal jusqu’à ce qu’il se calme. Progressivement, le hérisson cessa de pleurer et on n’entendit plus que de menus reniflements. Erwan fouilla machinalement dans sa poche ventrale et en extirpa un mouchoir qu’il tendit au petit. Il ajouta :
- Oh, et j’ai ramené de quoi manger !
Il ramassa le bouquet et l’exhiba. Les saucisses dégageaient un délicieux fumet de grillade.
- Wah ! Ce que vous êtes fort, monsieur !
Le cœur d’Erwan se gonfla de fierté. Pour une fois, il avait assuré et cela lui procura une intense satisfaction.
Ils partagèrent les saucisses qu’ils trouvèrent croustillantes dessus et moelleuses dedans puis ils s’installèrent pour dormir sur la fourrure douce et tiède du sol. Le bébé hérisson se nicha tout contre son protecteur :
- Bonne nuit, monsieur !
- Bonne nuit, petit.
La forêt nimbée d’ombre était tranquille et le guichetier se laissa gagner par la torpeur. Il somnolait quand la petite voix du hérisson s’éleva :
- Dites, monsieur… Vous m’aiderez pour libérer les autres ?
- Ben… c’est que je ne sais pas si… Il y a ce monstre et je ne suis pas courageux, moi. Je ne suis qu’un type ordinaire…
- Mais ils sont tous seuls et il va peut-être les dévorer !
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée…
- Allez, dites oui ! Je suis sûr qu’à deux on peut y arriver !
Erwan poussa un profond soupir. Il se représenta les enfants, aussi seuls et terrifiés qu’avait pu l’être le petit pendant sa courte absence. Personne pour les sauver. Personne pour les ramener dans leur monde et les rendre aux bras aimants de leurs parents. Il les imagina pleurant dans le noir, serrés les uns contre les autres… Et puis, sans même qu’il ait le temps de la formuler, sa décision fut prise :
- OK, on va y aller.
- Je le savais que vous êtes courageux, en vrai !
Sauf que ses genoux tremblaient à tomber en morceaux. Mais il devait se rendre à l’évidence : l’aventure qu’il avait si ardemment attendue pour briser la banalité de sa vie, elle était là. Il ne devait pas la louper. Qu’elle soit réelle ou pas, il devait y aller à fond. Il mit tout de même un sacré bout de temps à s’endormir et, quand il le fit, il rêva de créatures terribles, aux bras de foudre.
Quand le guichetier s’éveilla, un chaud soleil baignait les arbres et des chants s’élevaient de toutes parts. Le hérisson bailla, roula sur le dos et s’étira. Ses minuscules yeux noirs papillotèrent puis il sourit en voyant Erwan. Celui-ci lui rendit son sourire. Ce que c’était chouette d’avoir un ami ! Ça vous donnait l’impression que tout pouvait s’arranger. Il se mit sur ses pattes :
- Bon ben, quand faut y aller… Tu te souviens par où tu es venu ?
- Oui, je crois.
- Montre-moi.
Il ramassa le petit animal, l’installa dans sa poche et se mit en chemin. Au sortir de la forêt, ils virent que la prairie était occupée par un immense troupeau, les échassiers jaunes qu’ Erwan avait aperçus la veille. Les bêtes ressemblaient à des autruches couleur de banane, avec une touffe de plumes sur la tête et une longue queue souple, tirebouchonnée au bout. Le guichetier songea d’abord à les contourner mais, comme ils picoraient paisiblement et avaient de tous petits becs, il finit par traverser prudemment le troupeau. Les animaux continuèrent de chercher leur pitance, en poussant par moments des gloussements graves.
Les deux amis firent route pendant ce qui leur sembla des heures. Le hérisson, son petit museau dépassant de la poche bleue, donnait des indications sur la direction et commentait tout ce qu’il voyait. Il montrait des animaux du doigt et s’exclamait avec enthousiasme. Erwan hochait la tête. Aussi loufoque et incompréhensible que soit ce monde, il commençait lui aussi à en voir la beauté. La plaine avait cédé la place à un paysage de collines ventrues, au creux desquelles coulaient des ruisseaux. Des tintements de grelots résonnaient de loin en loin et des nuages d’insectes bourdonnaient. Parfois, deux d’entre eux se percutaient en plein vol et explosaient dans une pluie d’étincelles. Bercé par la marche de son porteur et par la brise tiède, le bébé hérisson commençait à s’endormir. Erwan avait perdu toute notion du temps et il n’avait aucune idée de la distance qu’ils avaient parcourue, tant les échelles étaient trompeuses. A certains moments, il leur avait ainsi fallu un temps très long pour atteindre un point qui semblait tout proche, tandis qu’à d’autres, le paysage avait changé à toute vitesse. Le guichetier commençait à s’habituer à la musique diffuse que l’on entendait partout mais les couleurs chatoyantes –ciel multicolore, buissons turquoise, rochers pourpre- agressaient encore ses yeux accoutumés à la grisaille.
Il marchait plus lentement à mesure que la fatigue se faisait sentir. C’est qu’il n’était pas sportif, lui. Il suivait un sentier qui apparaissait puis disparaissait dans la végétation. Il aperçut soudain un objet clair et s’arrêta pour écarter les hautes herbes. C’était un panneau peint en blanc qui disait « ATTENTION : guili-guili ». Erwan ouvrit des yeux ronds :
- Mais enfin merde, ça veut dire qu… ?
Surgissant d’un fossé, une créature simiesque se précipita vers lui en agitant trois longs bras mous. Le guichetier n’eut que le temps de fermer les yeux avant que la chose ne soit sur lui. Il serra les dents, anticipant la douleur, mais rien ne vint. Se détendant un peu, il réalisa avec stupéfaction que les membres grêles ne faisaient que le chatouiller. Et il n’était pas chatouilleux pour deux balles. Rouvrant précautionneusement les paupières, osant à peine respirer, il observa son assaillant. Celui-ci était couvert d’une fourrure grise clairsemée et sentait un peu le fromage. A ce moment, le hérisson émergea du fond de la poche et lâcha un « yiiik » suraigu. Aussitôt, la créature détala et elle replongea dans le fossé où elle disparut.  
Erwan reprit son souffle :
- T’inquiètes pas, petit… C’était pas dangereux…
- B..berk, il était pas beau !
- Ça, c’est pas de sa faute.
Il regarda autour d’eux pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres panneaux puis reprit :
- Ça va, petit ?
- Oh oui, monsieur. Je crois que j’ai eu un peu peur, c’est tout.
- Moi aussi…
- Je dormais et je faisais un rêve…
Il s’interrompit et prit un air gêné :
- Vous n’avez pas faim, vous, monsieur ?
- Ben si, maintenant que tu le dis, je grignoterais bien un truc. Comme un croissant par exemple…
Un croissant ce serait le pied. Ou même une dizaine de croissants. Bien croustillants et bien dorés, comme ceux de sa boulangère. Il pouvait presque les sentir, tièdes et pleins de beurre…Mais en fait, il les sentait pour de bon !
Tendant la truffe, il huma l’air. Une délicieuse odeur de viennoiseries arrivait jusqu’à eux, portée par le vent. Se fiant à son nouvel odorat de lolgue, il entreprit de suivre la piste. Il quitta le sentier, escalada une colline puis redescendit de l’autre côté à fond de train. Au creux d’un vallon ombreux, poussait un bouquet d’arbres aux ramures basses et touffues et il sembla à Erwan que le parfum provenait d’eux. En s’approchant, il constata que les arbres se déplaçaient en reptant sur leurs racines, et remontaient lentement la pente. Le guichetier haussa les épaules, blasé par tout ce qu’il avait déjà vu,  et alla à leur rencontre. Son nez ne l’avait pas trompé : des croissants dodus pendaient aux branches. Le guichetier en cueillit une pleine brassée et il s’en régala avec son compagnon, puis, ils allèrent se désaltérer à un ruisseau. Le repas le mit de bonne humeur : tous comptes faits, c’était fastoche de trouver à manger ; pas de quoi fouetter une crème. Revenant sur leurs pas pour regagner la bonne route, ils dépassèrent les arbres qui, parvenus au sommet ensoleillé de la côte, s’étaient arrêtés et offraient leurs feuillages aux rayons bienfaisants.
Le sentier serpentait entre les collines et Erwan marchait en silence depuis un moment quand il demanda :
- C’est encore loin pour arriver chez… euh… le monstre aux bras de foudre ?
- Oh oui ! Je me suis enfui pendant deux jours avant de vous rencontrer. Il faut traverser un endroit tout sec, puis longer la mer et après, il y a encore une grande forêt. Pourquoi ?
- Pour rien…
Le guichetier se renfrogna. Il ignorait s’il allait de nouveau disparaître pour retourner dans le monde réel et quand cela se produirait. Lui qui, si peu de temps avant, brûlait de trouver le moyen de rentrer chez lui, était maintenant inquiet à cette idée. C’est qu’il ne voulait pas abandonner le gamin. Surtout qu’il avait vidé la bouteille d’alcool hindou… Pouvait-il en racheter ? Il n’était même pas sûr de retrouver le chemin de l’épicerie. Mais, après tout, il n’allait peut-être plus disparaître. Le petit ne le faisait pas, lui. En tous cas, inutile de l’inquiéter avec ça pour le moment. Être perdu dans un monde à la noix loin de sa maman était déjà bien assez pour son cœur tendre.
La lumière commençait à diminuer quand l’odeur des embruns parvint aux narines d’Erwan. L’herbe soyeuse s’était raréfiée et il avançait à présent sur du sable que le vent sculptait en vaguelettes régulières. Au-dessus de lui, des bulles d’eau plus ou moins grosses flottaient dans les airs, se déformant et miroitant sous le soleil. A l’intérieur de certaines nageaient des animaux marins à  l’apparence fantastique, raies géantes cuirassées, poissons multicolores munis de cornes, crevettes lumineuses. Un son grave et monocorde planait dans l’air, évoquant le chant d’une baleine. Erwan évitait de passer sous les masses aquatiques en suspension, de peur qu’elles ne cèdent subitement. L’eau, ce n’était pas trop son truc. Le bébé hérisson, quand à lui, observait le phénomène avec ravissement. La mer leur apparut soudain entre les dunes, étincelante, reflétant les mille couleurs du ciel bigarré, et ils s’arrêtèrent pour la contempler.
La plage s’étirait à gauche et à droite, à perte de vue, et Erwan prit la direction que son jeune compagnon lui indiquait. Ses pattes s’enfonçaient dans le sol tiède et le sable glissait entre ses coussinets. Le parfum du sel et des algues lui évoquait des contrées paradisiaques qu’il n’avait jamais vues qu’en fond d’écran et il se prit à rêver de vacances qu’il n’avait jamais prises. Quand il rentrerait chez lui, se dit-il, il poserait un long congé et partirait quelque part, dans un endroit où le ciel était bleu. Ouais, quand il aurait sauvé les gosses (s’il y parvenait), c’est ce qu’il ferait. Et il demanderait au tiot s’il voulait venir. Ça, ce serait vraiment chouette. Il passa non loin d’une bulle d’eau qui planait plus bas que les autres et, à l’intérieur, un phoque miniature au pelage bouclé lui fit un clin d’œil. Impulsivement, il tendit la main, traversa la paroi aqueuse et flatta la tête du phoque. Celui-ci se tortilla en souriant.
Erwan descendit la dune, s’assit sur le sable face à la mer et vérifia que sa queue ne traînait pas n’importe où.
- On fait une pause, petit ?
- D’accord, monsieur.
Le hérisson descendit de la poche en glissant maladroitement sur la fourrure bleue et sauta au sol. Il ramassa un coquillage rose et le colla contre sa minuscule oreille. Le guichetier reprit :
- Tu sais, tu peux… euh, tu n’es pas obligé de m’appeler monsieur.
- Oh. Mais comment je pourrais vous appeler vu qu’on ne sait plus nos noms ?
- Ben… Chais pas, moi. Grand ? Biloute ?
Le petit éclata de rire et roula sur le dos :
- Je n’oserai jamais vous appeler comme ça !
- Et tu peux me tutoyer aussi.
- C’est que vous êtes une grande personne et maman m’a dit qu’on doit avoir du respect.
- C’est très, très bien, ça. Mais maintenant qu’on se connaît… Enfin, maintenant qu’on est… Enfin, tu vois, quoi ?
- Oh oui ! Vu qu’on est amis, je crois que je peux vous dire tu !
Un large sourire fendit la truffe d’Erwan. Ça y est, c’était officiel, il avait bel et bien un ami. Un vrai. Pas quelqu’un qu’il payait pour lui raconter ses problèmes, pas un barman trop familier, pas quelqu’un qui ne venait le voir que pour le convaincre de faire grève. Un ami. C’était comme une lumière au bout d’un tunnel, comme un verre d’eau quand il fait chaud, comme quand on enlève des chaussures trop petites.
- Elle est jolie, hein, la mer ?
Le hérisson s’appuyait sur le genou du guichetier et regardait l’horizon miroitant. Il ajouta :
- Ce n’est que la deuxième fois que je la vois. Maman et moi, on n’a pas trop d’argent pour aller dans des endroits.
- Oui, elle est magnifique. Il est agréable, ce monde, même si j’y comprends rien.
- Et même s’il y a un vilain monstre.
Ils restèrent un moment tous les deux sans rien dire. La lumière avait diminué jusqu’à une sorte de crépuscule et les nuages cubiques prenaient des teintes pourpres. Émergeant de la surface des vagues, de larges bulles d’eau se formaient en chuintant et dérivaient vers l’intérieur des terres, amenant des parfums iodés. Le hérisson demanda d’une voix mal assurée :
- Vous… tu vas disparaître encore bientôt ?
- Je ne sais pas…
Erwan se pencha vers le petit animal qui l’observait, les yeux un peu humides :
- Mais si je disparais, je trouverai un moyen de revenir très vite ! Alors, tu dois me promettre de m’attendre bien sagement. Et sans paniquer.
- Promis !
- D’ici là, il faudrait trouver un coin pour dormir…
Une voix métallique retentit derrière eux :
- Si vous voulez, dzzit, vous pouvez dormir chez moi.
Le guichetier et son compagnon se retournèrent d’un bond. Enfoncée jusqu’aux chevilles dans le sable, se trouvait une femme de métal. Elle était petite et boulotte et pas très réaliste. Les plaques de bronze qui la composaient étaient rivetées et une cheminée sur son épaule laissait échapper des nuages de vapeur. Elle portait une robe victorienne corsetée, pleine de plis compliqués à l’arrière, ainsi qu’un  sac à dos exagérément volumineux. Erwan haussa un sourcil (à force de faire ça, il allait finir par rester crispé ainsi) :
- Euh… quoi ?
- Si vous voulez, prtprrt, vous pouvez dormir chez moi.
- C’est… très aimable à vous.
- Je vous en prie.
- Vous êtes un robot, madame ?
Le petit avait fait le tour de la nouvelle arrivante en la lorgnant avec curiosité. Elle se pencha sur lui en grinçant :
- Disons plutôt un automate, mon enfant, klok.
Sa voix était curieusement plate, comme dénuée de toute inflexion.
- Super classe ! Et c’est loin chez vous ?
- Pas du tout puisque ma maison est dans mon sac, prrt. Je vais d’ailleurs vous prier de reculer afin que je puisse la déplier.
Sa voix cliquetait et elle sentait l’huile pour moteur. Le guichetier la jaugea. Etait-ce sage de faire confiance à une inconnue ? Dans son quartier, une telle imprudence lui aurait valu de se faire détrousser voire séquestrer dans une cave. Cela dit, on n’était pas à Roubaix, ici. Il resterait sur ses gardes, quand même. Après tout, il avait la responsabilité du petit.
Pendant ce temps, la femme mécanique avait déposé son sac à dos au sol et entrepris d’en vider le contenu. Elle étala d’abord une vaste surface plane puis, par un jeu complexe de panneaux dépliant ou coulissant, il y eut bientôt un chalet de bois, avec des portes sur les côtés et une fenêtre à l’avant, le tout assez grand pour qu’ils y tiennent à trois confortablement. La femme mécanique sortit alors une trousse de sous ses jupes, en extirpa des clés de différentes sortes et se mit à serrer des boulons et à enfoncer des chevilles un peu partout sur la structure. Une fois cela fait, elle reprit le dépliage de la maison, déroulant des sols de lattes, déployant des murs. Sous le regard ahuri d’Erwan, la construction gagna successivement une pièce à gauche, une à droite, trois derrière, puis un premier étage complet. Deux minutes plus tard, sans qu’il ait su dire comment c’était arrivé, il y avait un toit en vraies tuiles, un jardinet entouré d’une clôture et des bacs de fleurs aux fenêtres. Le petit hérisson avait assisté à la scène bien sagement, apparemment sans se douter que le spectacle violait quelques lois de la physique.
La femme mécanique les fit entrer et les guida vers un salon au sol parqueté et aux murs couverts de tableaux au point de croix. Le guichetier se dévissa le cou en passant et aperçut une cuisine carrelée de rouge avec un poêle à bois, ainsi qu’un escalier moquetté montant vers l’étage. Il tata le fauteuil avant de s’asseoir. Moelleux et velouté. La vache, pour un truc pliable, ça ressemblait à un vrai !
- Faites comme chez vous, glic ! Je vais vous préparer un bon repas. Ce n’est pas tous les jours que j’ai des invités !
Elle s’esquiva en grinçant et en hoquetant. Un délicieux fumet de soupe et de pain grillé ne tarda pas à envahir la maison. Le petit hérisson fit le tour du salon puis partit explorer le reste des pièces. Quelques instants après, sa voix aiguë s’éleva :
- Vous… tu peux venir voir, monsieur ?
Erwan se leva, longea un couloir et pénétra dans une bibliothèque aux fenêtres occultées par de lourds rideaux. Une lampe à pétrole jetait des ombres tremblantes sur des rangées de livres reliés de cuir et des vitrines regorgeant d’objets hétéroclites : longues vues cuivrées, crânes d’animaux inconnus, bocaux cachetés de cire, plantes séchées, instruments de musique. Sur un buffet trônait un rubik’s cube avec une étiquette portant un point d’interrogation.
- Regarde, je crois que c’est magique !
Le bébé hérisson, trépidant d’excitation, se tenait devant une large vitrine et se tordait le cou pour en apercevoir le contenu. Erwan le souleva et observa à son tour.
Un grand nombre de fioles aux bouchons de cristal s’alignaient sur les rayonnages, de toutes tailles et formes. Elles portaient des étiquettes manuscrites et à l’intérieur de chacune se trouvait une minuscule tornade, tantôt colorée, tantôt grisâtre. Le guichetier, fasciné, se pencha sur l’une des fioles, un récipient allongé où se trouvait une petite tornade mauve, qui tournoyait en se tortillant. Il lut l’étiquette. Erwan Lacombe, 1987 T.T. Ces mots lui semblèrent familiers bien qu’il ne put en déchiffrer les caractères. Il fronça les sourcils et fixa la ligne d’encre ; cette fiole l’attirait inexplicablement.
- Celle-ci, shtonk, est à vous.
Erwan sursauta et fit volte-face. La femme mécanique lui souriait de son sourire figé, un tablier à carreaux noué autour de la taille et une corbeille de pain à la main.
- Excusez-nous ! Nous n’avons touché à… Euh… à moi ?
- Ceci est ma collection de souvenirs et cette fiole contient l’un des vôtres. Un souvenir égaré, si j’en juge par sa teinte, glank. Voulez-vous le récupérer ?
- Mais comment avez-vous… ? C’est sans danger ?
- Avec un filet à souvenirs ; il suffit d’attendre à côté d’une faille. Non.
- Quoi ?
Erwan commençait à avoir du mal à suivre cette conversation. L’automate expliqua doctement  :
- Ce souvenir est peut-être mauvais et vous l’avez peut-être oublié volontairement. Tlic. Je ne peux le garantir. Je conserve une variété de mémoires, krrtrt, mais ne puis lire que les miennes, bien sûr.
Elle avait déposé le pain sur le bureau et prélevé la fiole de son étrange main aux rotules de bronze. Erwan ne pouvait détacher les yeux de la petite bouteille. Il fronça les sourcils et déclara hardiment (il se sentait décidément devenir audacieux dans ce nouveau monde) :
- Je prends le risque.
Il possédait déjà tellement de souvenirs pourris que ce n’était pas un de plus qui allait faire une différence. Et l’attraction que la fiole exerçait sur lui était trop puissante. Il déposa son petit ami sur le bureau. Celui-ci lui jeta un regard inquiet :
- Cela ne va pas te faire mal, hein, monsieur ?
- Le processus de récupération en lui-même est indolore, tttak, mon enfant.
La femme mécanique dévissa le bouchon de la fiole et la tendit à Erwan. Le guichetier observa la tornade s’extirper de son contenant puis s’élever vers lui en tourbillonnant. Elle semblait étinceler de minuscules  paillettes. Les contours de la pièce autour commencèrent à s’estomper. Erwan hésita :
- Que dois-je f… ?

L’enfant entre en courant dans la cuisine. Sur l’appui de fenêtre, le chat sursaute, hoche une oreille désapprobatrice puis se réinstalle confortablement. Les rayons du soleil font danser dans l’air de la poussière d’or. La cuisine sent le chaud, le sucre et le beurre. L’odeur met l’eau à la bouche de l’enfant. Mamie est là qui fouille dans une armoire dont il ne peut pas voir le contenu. Il s’accroche à ses jupes :
- Mamie, mamie ! C’est bientôt prêt ?
Elle se retourne, dépose sur le buffet la boîte de thé  et se penche vers lui. Sa figure est ronde et ridée comme une pomme séchée, encadrée de boucles blanches légères. Elle soulève le petit et le serre contre sa poitrine moelleuse, là où il fait si bon s’endormir :
- Bientôt, mon pouchin. Encore deux minutes.
Et elle lui dépose sur la joue un de ses bisous qui claquent. Il glousse de plaisir puis se tortille pour qu’elle le repose au sol.
- Tu t’es bien amusé avec papy ?
- Oh oui ! Moi, j’étais le capitaine Nemo, et lui il faisait rien qu’agiter le choumarin avec tous ses bras !
Mamie sourit : elle imagine bien la scène. Papy entre dans la cuisine :
- Hé ! Ça sent bon, par ici !
Sa voix est basse et douce. Sa moustache est toute décoiffée et sa chemise à carreaux dépasse de sa salopette. Mamie sort du four la tarte au sucre et entreprend de la couper…

Le guichetier revint à lui, avec encore sur la langue le goût de la tarte et sur les joues les baisers de sa grand-mère. Les larmes ruisselaient sur son museau et il souriait. La tornade était retournée sagement dans sa fiole. Le petit hérisson demanda timidement :
- Tu vas bien, monsieur ?
- Oui, je vais bien, tiot…
Il s’essuya les yeux de sa patte. La femme mécanique lui tendit la fiole :
- Gardez-la.
Erwan serra le petit récipient contre lui avec ferveur. La femme prit un autre objet sur une étagère :
- J’aimerais également vous offrir ceci, tklik.
Elle tenait par la chaîne un volumineux pendentif de métal cuivré, figurant une planète entourée de plusieurs anneaux. Les différentes pièces semblaient mobiles. Erwan prit la chaînette et fronça les sourcils :
- Qu’est-ce que … ? A quoi ça sert ?
- Un Basculeur Subtil d’Hyper-Réalité. Vous le découvrirez quand vous en  aurez besoin.
Et sur ce, elle reprit sa corbeille de pain et tourna les talons. Le guichetier contempla un instant encore le curieux artefact puis le rangea dans sa poche ventrale.
Plus tard, le Erwan et le hérisson se glissaient sous de moelleuses couettes de plumes. Ils avaient fait un délicieux repas de soupe à la crème, de pain grillé et de gâteaux aux fruits confits. L’automate les avait installés dans une chambre du premier étage, décorée de paniers de coloquintes séchées. Erwan éteignit la lampe à pétrole. Ils se souhaitèrent bonne nuit et glissèrent dans un sommeil paisible.

A suivre...

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Message par Estellanara le Mar 13 Mar - 21:17

Le monstre aux bras de foudre

Erwan sursauta violemment et ouvrit les yeux dans l’obscurité. Il prit plusieurs inspirations hachées. Calmos. Tout allait bien. Il était chez l’automate, dans sa maison pliable. Et le petit dormait dans le lit d’à côté. Une sirène de police résonna dans le lointain. Il se leva brusquement, bondissant de son canapé :
- Merde de merde ! Je suis de retour chez moi !
Son salon était plongé dans le noir. Il y régnait un calme irréel, celui des trois heures du matin, juste après le retour tapageur des fêtards tardifs et juste avant le réveil aux aurores de ses voisins vociférant. Une senteur âcre, faite de moisi et de gaz d’échappement, agressa les narines du guichetier et en chassa les parfums de fleurs et d’herbes de l’autre monde.
OK. Il n’avait pas de chance avec ces disparitions successives. Maintenant, il s’agissait d’être efficace et de repartir fissa avant que le petit ne prenne peur. Certes il était avec la dame automate mais Erwan n’était pas complètement sûr d’avoir confiance en elle. Il lui fallait un cocktail spécial ; et vite. Il alluma la lumière, s’élança vers la cuisine et était déjà à mi-chemin lorsqu’il se figea, un pied en l’air. Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Il s’en souvenait à présent : la bouteille d’alcool hindou , il l’avait terminée et jetée à la poubelle ! Lentement, en cogitant fortement, il alla se rasseoir dans son canapé défoncé. Quand ses fesses touchèrent les coussins, quelque chose le piqua dans sa poche. Il en extirpa la fiole à souvenir et le pendentif de l’automate. Il voulut les déposer sur la table basse et réalisa qu’elle avait disparu. C’est vrai ; elle avait sombré dans le tapis. Tirant devant lui le guéridon, il y posa avec précautions les objets insolites. Les deux avaient rétréci de moitié mais conservaient leur forme d’origine. Comment avait-elle dit que ça s’appelait, déjà, ce pendentif ? Basculeur de chais pas quoi. C’était peut-être un porte-bonheur. Si c’était le cas, il en aurait l’usage. Passant l’objet autour de son cou, il se leva, attrapa sa veste élimée et quitta l’appartement.
Une aube grisâtre se levait sur la place Wazemmes quand il la traversa, cherchant à retrouver l’épicerie exotique. Où pouvait bien être cette fichue rue ? Du côté de l’église, où des bouches de ventilation crachaient déjà des odeurs grasses de pâtisseries orientales ? Du côté du magasin de laine peut-être ? Erwan erra un long moment avant de se rendre à l’évidence : il n’avait pas la queue d’un indice sur l’emplacement de l’épicerie. Une pluie drue et glacée tombait, collant ses mèches de cheveux sur son crâne dégarni. Des piétons commençaient à apparaître dans le quartier, le regard aussi vif que des zombies à la recherche de cerveaux. Il accosta successivement une jeune cadre chic, un vieux daron en pantoufles et une mère de famille aux bras chargés de paquets. Aucun d’eux ne connaissait le magasin. Vaincu et déprimé, il reprit le métro.
De nouveau affalé dans son canapé, il sentit le découragement le gagner. Il se repassa mentalement toutes les informations dont il disposait tout en tripotant machinalement son porte-bonheur. Le tiot avait basculé dans l’autre monde en tentant d’attraper un machin brillant dans un trou. Mais comment trouver le bon trou ? Sous ses doigts, les anneaux de cuivre coulissaient autour de la petite planète, émettant par moments de légers cliquetis. Il lui fallait un trou avec un machin brillant… Mais le guichetier ne savait même pas dans quel quartier habitait le gamin. Ses doigts continuaient de courir sur le pendentif, en faisant jouer les pièces. Il pouvait peut-être se rappeler le nom de son école…
L’artefact émit un clic et la vision d’Erwan se brouilla brusquement. Les objets de la pièce semblèrent filer vers la droite en laissant des traînées colorées. Le guichetier se figea. Ses mains tremblaient légèrement et les sons de la rue lui parvenaient comme amplifiés. Ces drôles de sensations, comme quand il basculait vers… C’était ça ! Il se leva d’un bond. Un Basculeur de chais pas quoi ! La femme automate lui avait bien dit que cela lui serait utile. Il prit trois secondes pour la remercier avec ferveur avant de concentrer son attention sur le pendentif. Comment ça pouvait bien fonctionner, ce bidule ? Il tourna légèrement l’un des anneaux : les objets du salon continuèrent à se distordre, prenant des formes rondes et vaporeuses. Des odeurs inconnues planaient dans le salon, pailletées et soyeuses. Se laissant guider par ses sensations, le guichetier continua de régler l’artefact. Encore un peu à gauche et ça allait le faire.
Une agréable chaleur envahit sa poitrine ; il pouvait y arriver, ce n’était pas si difficile après tout. Il allait retourner là-bas, battre le monstre et sauver tout le monde. Et en rentrant, il inviterait sa boulangère à sortir avec lui. Et il changerait même peut-être de boulot. Il ferma les yeux, étendit les bras et tourna sur lui-même en souriant béatement. La vie était tellement chouette ! Son pied droit se prit dans le guéridon et il bascula par-dessus. Il battit des bras, cherchant à se rattraper, mais ne réussit qu’à effleurer la télécommande de la télévision avant que son épaule gauche ne cogne violemment contre le meuble. Sa vision s’obscurcit et il tomba dans un gouffre sans fond. Autour de lui, des tâches brillantes se changèrent en traînées lumineuses tandis que sa chute s’accélérait encore et encore, l’entraînant sur des montagnes russes à un rythme effréné. Il ferma fort les yeux et serra les dents. La vache, comme dans Stargate ! Puis, il perdit connaissance.
Il reposait sur une surface moelleuse et tiède et une brise délicatement parfumée le caressait. Il soupira de plaisir. Sa félicité eut été parfaite sans cette douleur qui pulsait dans son bras gauche. Il ouvrit les yeux et contempla le ciel multicolore sous le soleil au zénith et les petits nuages cubiques qui s’y égayaient. Ca changeait agréablement de la drache qu’il venait de prendre dans son monde. Allez ! Assez paressé, le petit l’attendait. Il s’assit sur le sable et chercha à se repérer. Cette dune là-bas lui disait quelque chose. C’était peut-être celle à côté de laquelle l’automate avait déplié sa maison. Il se leva, se secoua pour déloger le sable de sa fourrure et se mit en route.
L’artefact avait étonnamment bien fonctionné. Et son arrivée avait été bien moins brutale qu’avec la boisson hindoue. Machinalement, il tata le pendentif à son cou de la main gauche et ne rencontra qu’une arête arrondie. Il s’arrêta brusquement de marcher. Quelque chose n’allait pas. Il baissa la tête sur sa poitrine sans y voir sa patte. Il déglutit nerveusement et tourna la tête. Nom de dieu ! Mais c’est tout son bras gauche qui avait disparu ! Son corps se terminait au niveau de l’épaule par un brouillard flou. La nausée saisit le guichetier et la tête lui tourna. Luttant contre un évanouissement tout proche, il se palpa. Il ne ressentait aucune douleur et gardait ses perceptions dans le bras disparu mais il ne pouvait pas le toucher de la patte droite. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Il plia et déplia sa main gauche puis remua le poignet. Il heurta un objet et le tata du bout des doigts : la porte en verre de son meuble de télévision. Perplexe, il dut se rendre à l’évidence : son bras gauche ne l’avait pas suivi, il se trouvait encore à Roubaix.
Il reprit sa marche en fronçant les sourcils. Etait-ce le choc de sa chute qui avait perturbé la bascule ? Y aurait-il des effets secondaires ? Descendant la dune, il aperçut le bébé hérisson qui l’attendait en souriant de tout son petit museau. Autour de lui, s’étalaient de larges dessins en coquillages. Erwan lui sourit en retour :
- Je suis revenu !
- Je n’ai presque pas paniqué cette fois-ci, monsieur ! Je t’ai attendu bien sagement.
Sa voix aiguë vibrait de fierté. Tout à coup, ses yeux s’écarquillèrent de frayeur :
- Mais… mais où est ton bras ?!
- Ah, ça, ne t’inquiète pas, tiot. Ça ne fait pas mal. Il est juste resté de l’autre côté par erreur.
- Ah bon… C’est pas de chance…
Erwan jeta un coup d’œil alentour sans trouver trace de la dame automate ni de la maison pliable.
- Elle est partie il y a un petit moment. Elle a dit que tu n’allais pas tarder. Et elle a laissé ça aussi.
Le hérisson montrait un panier d’osier recouvert d’une nappe à carreaux rouges. Le guichetier fouilla dedans et en sortit des sandwichs emballés dans des papiers huilés et une bouteille de limonade. Il s’assit sur le sable, coinça un sandwich entre ses genoux et déchira l’emballage d’une griffe. Le hérisson s’installa à ses côtés et les deux amis partagèrent le pique-nique en conversant et burent la limonade à la santé de la dame automate.
Un moment après, ils avaient repris le chemin de leur quête et longeaient la mer. Au-dessus d’eux, flottaient par endroits d’énormes bulles d’eau salée qui regagnaient lentement le large et y relâchaient leurs occupants dans un fracas de cataracte. La brise amenait des harmonies ressemblant à des nappes de harpes. Erwan remarqua que la plaine sèche cédait la place à des bouquets d’arbustes et, sans qu’il eut l’impression d’avoir fait plus d’une cinquantaine de mètres, une épaisse forêt sombre borda soudainement la mer. Il sentit le petit frissonner dans sa poche :
- Le monstre est quelque part dans cette forêt.
Le guichetier serra les dents puis prit une grande inspiration :
- Ben, quand faut y aller…
Il gravit la dune et s’engagea avec précautions sous le couvert des arbres. Les frondaisons occultaient la lumière du soleil et plongeaient la futaie dans une ombre verdâtre. On n’entendait plus ni oiseau ni insecte. Un étroit sentier émergeait par endroits de l’herbe-fourrure et le guichetier s’engagea dessus. Il cherchait des points de repère quand un feuillage différent des autres attira son attention. Quittant la piste, il s’en approcha et découvrit un arbre dont le tronc massif et circonvolué s’ornait de trois tiroirs. Les poignées ressemblaient à de gros bourgeons métalliques. Il en saisit une et le tiroir coulissa sans effort, se révélant rempli de fruits en forme de cônes. Haussant les sourcils, Erwan en prit un et le goûta. Pas mauvais ; ça avait un petit goût de massepain. Il en glissa quelques-uns dans sa poche pour un usage ultérieur puis referma soigneusement le tiroir.
A mesure que les deux amis avançaient dans la forêt, la pénombre se refermait sur eux et le sol, d’habitude tiède, semblait de plus en plus froid. Le silence tendu du hérisson ajoutait à l’ambiance sinistre. Erwan, lui aussi, tournait et retournait de sombres pensées. Et si le monstre aux bras de foudre le tuait ? Mourrait-il aussi dans son monde d’origine ? C’est qu’il ne s’était jamais battu, lui (il s’était plusieurs fois fait tabasser sans réagir mais ça ne comptait pas, si ?). Qu’adviendrait-il alors des enfants ? Et si le monstre les avait déjà dévorés ? Ce n’était peut-être même plus la peine. Si ça se trouvait, il prenait des risques pour rien. Mais se dégonfler eût été trahir son ami… Insensiblement, il avait ralenti la marche et son regard fouillait les ombres. Il avisa soudain une lumière entre les arbres et apostropha son compagnon à voix basse :
-Eh, regarde tiot !
Le petit émergea de la poche, ses moustaches s’agitant sur son minuscule museau :
- C’est quoi ?
Le guichetier haussa les épaules et se dirigea prudemment vers la source de lumière. Dans une petite clairière parsemée de rochers se dressait un buisson bas, lourdement chargé de fruits. Ceux-ci pendaient mollement aux branches et émettaient une douce lueur dorée. On pouvait apercevoir un vague mouvement à l’intérieur.
Erwan s’approchait pour jeter un coup d’œil quand le hérisson demanda :
- Monsieur, ça veut dire quoi, ça ?
Il montrait un morceau de bois peint en blanc, fixé à un piquet au pied d’un rocher. Dessus, était écrit : "COUCHEZ-VOUS !".
- Vindjous !
Erwan plongea dans l’herbe-fourrure, protégeant le petit de son corps. Le Basculeur à son cou s’enfonça durement dans sa poitrine. Le sol commença aussitôt à vibrer et à trembler, d’abord sourdement puis de plus en plus fort. Les branches des arbres s’agitèrent en bruissant. Une pluie de morceaux de bois et de feuilles s’abattit sur le guichetier. Le grondement s’enfla dans un fracas de fin du monde tandis qu’autour de lui le décor se mettait à bouger, se soulevait en se déformant follement. Erwan se sentit glisser, chercha frénétiquement une prise de son unique patte et agrippa le panneau. Un ouragan se leva, balayant la forêt de sa furie hurlante. Le souffle fit ployer les arbres, brisant les troncs les plus fragiles. Une bourrasque souleva Erwan et l’agita comme un bébé agite un hochet. Il résista vaillamment, se raccrochant à son ancre dérisoire. Puis, aussi brusquement que cela avait commencé, tout se calma. Le sol regagna sa place et le vent s’apaisa. Le guichetier retomba à genoux sur l’herbe :
- Tu vas bien, tiot ?
- Ou… oui…
Le petit tremblait de tous ses membres. Erwan le serra contre lui et balaya les alentours des yeux. Tout semblait revenu à la normale à l’exception des fruits lumineux qui se balançaient encore dans tous les sens. L’un d’entre eux se détacha et explosa sur le sol avec un bruit mouillé. Erwan vit une toute petite bonne femme dodue émerger de la pulpe en se massant le coccyx. Sa peau était couleur de charbon et elle portait une paire d’ailes miniatures. Elle poussa un gloussement aigu :
- Hou là là, quelle sute !
Une douzaine de fruits se détachèrent et éclatèrent mollement, libérant à chaque fois une fée grassouillette identique. Un concert de piaillements remplit la clairière :
- Hou là là, quelle sute ! .. quelle sute ! Là là… Quelle sute ! …sute ! Hou là là…
Le bébé hérisson pouffa. Le guichetier s’avança et demanda à la fée la plus proche :
- Euh… excusez-moi… madame. Vous ne vous êtes pas fait mal ?
- Non, merci de vous en soucier. Vous êtes sarmant pour un orignon.
- Ah non, je ne suis pas un orignon ! Je suis un lolgue !
- Oh pardon !
Et elle s’envola. Aussitôt, toutes les autres fées décollèrent à sa suite et disparurent à travers les frondaisons. Erwan les regarda partir puis poussa un profond soupir. Tout cela l’avait lessivé. Il aurait donné beaucoup pour un bon café et un bain chaud. Il se laissa tomber au sol et s’adossa à un rocher. Le bébé hérisson sauta dans l’herbe, se gratta vigoureusement l’oreille puis fit une moue :
- C’était quoi ça ?
- Les ptites dodues qui volent ?
Le petit gloussa de rire :
- Mais non, le tremblement de terre.
- Ah ! Je me trompe sûrement mais je crois… que la planète a respiré.
- Wow !
Ils se reposèrent un moment et partagèrent les fruits trouvés dans le tiroir. Erwan caressait
machinalement son pendentif :
- Tu crois qu’on arrive bientôt chez le monstre ?
Le petit se recroquevilla légèrement :
- Oui. Le sol là-bas était tout froid, comme ici.
- Alors, on ferait bien d’y aller, histoire d’y être avant que le soir tombe.
Il se remirent vaillamment en route. Chacun tenta d’alimenter la conversation afin de
maintenir l’appréhension à distance mais, très vite, le silence retomba entre eux. Erwan avançait avec précaution, fouillant les ombres du regard. La luminosité avait encore baissé, plongeant la futaie dans une ambiance crépusculaire. Nul cri de bête, nul craquement de branche, nul son qui eut indiqué la présence de la vie ne venait troubler le calme irréel du bois. Le bébé hérisson se pelotonnait dans la poche de son protecteur, agité de temps à autre d’un frisson. Autour d’eux, des arbres étranges firent leur apparition ; un de ci de là tout d’abord, puis de plus en plus nombreux. Leur tronc était gris, leur feuillage bistre, comme si toute couleur les avait quitté. Le guichetier se rappela les paroles de son ami : le monstre dévorait les couleurs. Une goutte de sueur froide perla sur son museau et il sentit la fourrure de son dos se hérisser. Il fallait qu’il trouve un truc pour ne pas paniquer. Il déglutit bruyamment :
- Dis… parle-moi un peu des autres gamins qui sont prisonniers.
- Euh… y en a quatre. Bien sûr, je ne connais pas leurs noms... Il y a une fille plus grande que moi. C’est drôlement bizarre ; elle est devenue une sorte d’oiseau avec de grandes oreilles roses. Après, il y a deux filles plus petites, une en forme de coquillage qui parle et une qui est restée normale, à part qu’elle est bleue. Et puis, il y a aussi un garçon qui…
- Shhh !
Erwan avait mis sa patte sur le museau de son ami. Il lui montra un point en avant. Dans l’obscurité de la forêt, entre les silhouettes décolorées des arbres fantômes, brillait une lueur bleutée. Le guichetier s’accroupit, déposa le bébé hérisson sur le sol et souffla :
- OK… voilà le plan. Moi, je détourne l’attention du monstre et toi, tu libères tes amis. Et ensuite on se barre aussi vite qu’on peut. T’en penses quoi ?
- C’est un super plan, monsieur !
Le petit sautait sur place d’excitation. Erwan sentit son cœur se serrer. Pourvu que tout se passe bien… Pourvue qu’il n’arrive rien au tiot… Il se releva, soudain déterminé :
- J’avance en vue, toi tu te faufiles discrètement. Si on est séparés, on se retrouve sur la plage. On y va !
Il s’engagea dans les fourrés grisâtres, laissant claquer les branches pour signaler son arrivée. La lumière bleutée provenait d’un gros orbe qui flottait à deux mètres du sol. En s’approchant, Erwan vit qu’il s’agissait en fait d’un animal tout rond et lumineux attaché au sol par une longe. Sortant du couvert des arbres, il balaya la clairière du regard. Dans une vaste cage de branches tressées, il apercevait les silhouettes immobiles des enfants. Et non loin de là… la créature.
Erwan sentit ses épaules se contracter douloureusement et la salive se retirer de sa bouche. On ne voyait qu’une masse d’ombre, une zone aveugle, comme un trou dans le tissu du monde. Cette masse ondulait légèrement et émettait un grésillement d’électricité statique. Il sembla au guichetier qu’elle se penchait sur le sol, vers quelque chose qu’il ne pouvait voir. Péniblement, il persuada ses pattes de se décoller du sol froid et avança. Lentement. Sans quitter la chose des yeux. Une douleur lui parvint à travers la peur et il se rendit compte qu’il avait enfoncé ses griffes dans sa paume droite jusqu’au sang. Il prit une profonde inspiration et la relâcha en tremblant. L’ombre continuait sa besogne, courbée en avant. Erwan plissa les yeux pour percer la pénombre. Une petite forme, posée sur le sol… Pourvu que ce ne soit pas… La forme bougea faiblement. Un gosse !
- Non !!
Le cri du guichetier résonna dans le silence surnaturel de la forêt. La créature se redressa avec souplesse, dépliant sa masse ténébreuse. Erwan déglutit bruyamment. Des volutes d’ombre tournoyaient à l’intérieur du corps de la bête, semées de parasites lumineux. Elle était beaucoup plus grosse qu’il n’avait cru et, bien qu’elle n'eût pas d’yeux visibles, il sentait peser sur lui le poids de son regard. Sainte merde, qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir faire contre cette chose ? Pourquoi avait-il accepté de venir ? Mais il fallait qu’il avance ; le petit attendait sa diversion pour ouvrir la cage. Il fit un pas en avant, puis un autre. Son ami avait-il pu contourner la clairière sans se faire voir ? Erwan brûlait d’envie de regarder mais il n’osait détacher les yeux du monstre, de peur que quelque chose d’atroce ne se produise.
A présent, il pouvait voir l’enfant allongée sur le sol sous le monstre. Son apparence humaine semblait totalement décalée dans ce lieu étrange. Sa peau et ses cheveux étaient gris et la couleur avait aussi déserté ses vêtements. Elle ne respirait plus que faiblement. Une branche craqua quelque part et le monstre commença de tourner la tête. Le cœur d’Erwan loupa un battement :
- Oh ! Euh… monstre ! Je…
Sa voix était un croassement lamentable. Que pouvait-il bien lui dire pour attirer son attention ? Que disait-on dans ces cas-là ?
- Lâche cette gamine ! Sinon… euh…
La bête reporta son attention sur lui et glissa dans sa direction. Les dents d’Erwan se mirent à claquer sans qu’il puisse les contrôler. Il fallait qu’il s’enfuie mais il était figé par la terreur. Le monstre se déplaçait en roulant comme un nuage d’orage. Des décharges d’énergie clignotaient dans son obscurité, révélant par moments la silhouette de deux longs bras griffus. Il n’était plus qu’à quelques mètres du guichetier à présent. A cette distance, il dégageait une forte odeur d’ozone et vibrait sourdement.
Erwan se recroquevilla sur lui-même et commença de reculer maladroitement. La créature s’enflait de plus en plus. Des éclairs zébraient son corps à présent et ses serres se tendaient vers le guichetier avec avidité. La vibration avait augmenté jusqu’à résonner dans tous les os d’Erwan. Celui-ci trébucha soudainement et se retrouva par terre. Les yeux exorbités, il fixa le monstre au-dessus de lui. Là, ça y était, il allait mourir. Rejoindre papy et mamie. Finie, la vie de merde, les clients infects et les plats surgelés. Fini tout ça. Il serra les dents et espéra que ça ne ferait pas trop mal.
- Monsieur ! Bats-toi ! Tu vas y arriver !
Le petit hérisson s’égosillait depuis l’orée de la clairière, entouré des autres enfants à présent libérés. Erwan sentit les larmes lui monter aux yeux :
- Sauve-toi tiot ! Vite !
- Pas sans toi ! Tu peux le battre !
Le guichetier reporta son attention sur la créature qui se penchait sur lui. Envahi par la panique, il tâtonna désespérément à la recherche d’une arme. Son bras gauche attrapa un objet plat emballé dans du caoutchouc, sûrement la télécommande de sa télévision. Du droit, il saisit le pendentif de la dame automate et le brandit :
- Arr… arrière ! J’ai un Basculeur de chais pas quoi et je n’hésiterai pas à m’en servir !
Il le défit de son cou et le projeta vers la forme menaçante. Le pendentif traversa les airs, scintillant, traversa la créature en grésillant et roula sur le sol. Erwan laissa échapper un gémissement de frustration et ferma les yeux. Le monstre était tellement proche qu’il pouvait sentir son haleine glacée. Il ferma les poings, serrant sans la voir la télécommande qui se trouvait à un univers de là, anticipant l’attaque. Mais rien ne vint. Il rouvrit précautionneusement les yeux, perplexe.
La bête s’était immobilisée. Ses membres griffus avaient disparu et son corps d’ombre était envahi de parasites lumineux qui tourbillonnaient comme de la neige. Elle recula lentement. Ses bords ondulaient et Erwan comprit sans savoir pourquoi qu’elle avait peur. Mais peur de quoi ? Il n’avait rien fait. A part peut-être… Derrière lui, plusieurs enfants lâchèrent des cris d’encouragement. Erwan promena les doigts de sa main gauche sur les boutons de la télécommande. Il en enfonça un. La créature émit un long son strident, si haut qu’il fit grincer les dents du guichetier et chargea. Erwan vit avec horreur la masse du monstre aux bras de foudre qui fonçait sur lui, emplissant tout son champ de vision. Il écrasa tous les boutons de la télécommande en même temps.
Il y eut un flash de lumière aveuglant puis un clignotement stroboscopique à vous rendre malade puis plus rien. Erwan relâcha sa respiration et se redressa prudemment, contemplant la créature. Elle ne brillait plus d’éclairs et semblait plus tangible. Elle était à présent recouverte d’un motif en forme de damier de toutes les couleurs. Le guichetier haussa un sourcil. Devant ses yeux ahuris, la chose fit un tour sur elle-même et s’éloigna en roulant. Dans son sillage, un brouillard coloré gagna le gazon-fourrure et les arbres, leur redonnant leurs teintes d’origine. Erwan soupira profondément et se laissa tomber sur le dos.



Erwan sortit de la cuisine, les mains pleines de victuailles. A son cou, luisait le Basculeur Subtil d’Hyper-Réalité. Il s’arrêta un instant sur le seuil, contemplant tous les enfants rassemblés sur son canapé et le tapis, occupés à bavarder avec enthousiasme. Son regard s’attarda sur Maxime, ses boucles folles et ses taches de rousseur. Celui-ci se tourna vers lui et lui fit un sourire radieux. Le guichetier sourit à son tour et lança :
- Alors les tiots, qui veut un gâteau hindou ?


FIN

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Message par Miss Marple le Mer 14 Mar - 18:16

Vindedious Estie, je ne sais pas ce qu'il y a dans ton frigo à toi mais c'est une drogue dure
Et j'ai déjà rêvé de hérisson mais jamais de cette façon !

Tu as toute mon admiration, je serais bien incapable d'écrire un truc pareil, c'est presque un film, tu as une idée hyper précise de ce que tu décris .

Comment tu fais ?
On dirait presque que chaque plan est d'abord dessiné et qu'ensuite tu racontes ton histoire en raccordant les dessins scratch
Je suis impressionnée...

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Message par QUENTIN le Mer 14 Mar - 18:31

Toutes mes excuses , j'ai pas tout lu... c'est un peu long ! Very Happy Mais ca a l'air suuuper ! grand bravo pour avoir tout écrit, je suppose sur papier puis sur le forum !

T'as pensé à faire des nouvelles et les publier ?
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Re: [Nouvelles] Surtout, pas mélange [bas page 1]

Message par Estellanara le Mer 14 Mar - 21:16

M'man, merci d'avoir lu !! Ouais je sais, c'est assez psychédélique... C'était le but, surtout dans les phases de bascule où je me suis inspirée des effets du LSD.
Ah merci, c'est gentil. j'essaye en effet de retrouver dans mes descriptions des effets de film mais c'est difficile.
Comment je fais ? Ben comme pour tout, j'apprends sur le tas, je m'entraine et j'y passe beaucoup de temps.
Je fais une longue recherche d'idées et un synopsis précis et ensuite je mets quatre ans à rédiger...
Et sinon tu as trouvé ça intéressant ? Amusant ? Tu as vu des fautes ?

Quentin, ouais c'est long, chais pas ce qui s'est passé. C'est gentil d'en avoir lu un bout !
Des nouvelles, j'en écris plusieurs chaque année.
Les publier ? Un jour peut-être mais les nouvelles se vendent pas, surtout quand on n'est pas connu.
Mais je les imprimerai en vrai bouquin pour moi.

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