[Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

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[Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par Estellanara le Ven 8 Avr - 19:04

Le soulier de cristal


« Quel malheur que d’être une femme ! Et pourtant le pire malheur quand on est femme est au fond de ne pas comprendre que c’en est un. » Kierkegaard




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis entre mes doigts une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation.

J’ai jeté le soulier qui me restait. J’ai brisé mes ongles absurdes. J’ai dénoué le bandeau de soie et l’ai froissé avant de le jeter au loin. Mes yeux pleurent mais mon cœur sourit. J’ai coupé mes cheveux. Les mèches interminables sont tombées en s’enroulant comme des rubans. J’ai retiré de mes membres les bracelets de laiton et d’adamante. Pelé un à un les voiles diaphanes, pourpres, or, lilas. Me retenant de les arracher. Mon corps est apparu dans toute son horrible beauté.

Je considère longuement, avec dégoût, la pile de mes oripeaux. J’espère pouvoir les vendre. Je me détourne. L’herbe, douce comme une fourrure, me caresse les orteils. Je soupire. Odeurs inconnues et enivrantes. J’entends le bourdonnement de minuscules machines qui doivent être des insectes. Au loin, dans l’immensité qui s’ouvre devant moi, se dessine la silhouette floue de bouquets d’arbres mauves. Les tours élancées de formations rocheuses.

Je me sens légère et un peu craintive. Mes douleurs fidèles s’estompent. Respiration profonde...




J’ai une heure. On m’a déjà arrachée à ma mère agonisante. Elle n’a eu que le temps de me choisir ce nom. Résignation.

Un robot me lave puis m’emmaillote. Je suis minuscule et chétive. Pas étonnant vue la corpulence de ma mère. Peur. Incompréhension. Froid. Les machines s’affairent autour de moi. Une heure après, ma mère est morte.




J’ai six ans. Je découvre le monde qui est le mien.

Je suis assise sur un canapé dans le gynécée de la maison de mon père. Je mange une mamboise sucrée dont le jus me coule sur le menton. Un robot aux multiples bras m’essuie avec assiduité. Autour de moi, des Charmantes plus âgées discutent. Soeurs, cousines, tante. Elles sont installées dans de gros coussins moelleux. L’air est lourd d’encens. Une cousine de huit ans mon ainée me fixe en silence, les yeux agrandis par une convoitise douloureuse. Je resserre mon étreinte sur le fruit. Innocente cruauté de l’enfance. J’ignore que je serai bientôt à sa place.

Beauté, ma sœur, parle de son promis, Elzylmael :
« ... et il a de nouveau prouvé son courage lors de la bataille de Zaion III. Les Pères
l’ont récompensé d’une propriété sur le continent septentrional.
— Cela lui en fait donc trois ! Comme vous avez de la chance ! Il est si riche !
— Et si bien de sa personne !
— Je trouve le Cristallier Phryné fort beau également... »
Je me désintéresse de la suite. Je commence à m’ennuyer. Mes pieds tapent rythmiquement sur le canapé. Les murs diffusent en boucle des holos publicitaires. Mon regard passe d’une Charmante à l’autre. Le robot nourrice m’a dit que ma sœur était la plus belle de toutes. J’observe sa silhouette émaciée dans ses voiles roses, sa chevelure repliée à côté d’elle pour ne pas trainer au sol, ses ongles interminables, ses pieds délicats dans les souliers de cristal. Quand je serai grande, je veux être aussi jolie mais je ne veux pas de ces ongles !

Tout à coup, un cri strident résonne dans le couloir. Je saute sur mes pieds, je cours, je franchis la porte. Mes pantoufles claquent sur le carrelage. Le hurlement se mue en une stridulation entrecoupée de sanglots. Une Charmante git sur le sol ; son corps malingre s’est brisé en tombant et un os saille de sa jambe. Je ne peux détacher mes yeux de l’esquille qui pointe. Comme une arête de poisson.

La blessée halète, proche de l’hystérie. Ses ongles hypertrophiés se tendent impuissants vers la plaie. Beauté arrive, se hâtant précautionneusement sur ses talons fragiles. Livide, elle hèle un robot :
« Procédure de stase immédiate ! Plus vite, stupide machine ! Et préviens les secours. »
Les autres commentent l’incident tandis que le robot s’exécute, appuie sur le bracelet de la malheureuse, l’enfermant dans une bulle temporelle irisée et vibrante :
« Elle se sera évanouie...
— Sans doute une hypoglycémie... »

Ma sœur me cache les yeux. Entre ses doigts, je fixe toujours l’esquille qui pointe.




J’ai quinze ans. Un an auparavant, j’ai eu mes premières règles et j’ai été admise au sein des adultes. A présent j’ai compris. Compris ce que sera ma vie. Une vie de servitude. De frustration et de douleur.

Cette vie est semblable à un rituel. Lever à la lumière des lampes. Dans le gynécée, il n’y a pas de fenêtres. Mon robot servant me lave et peigne mes longs cheveux. Le faire moi-même serait inconvenant. Je supporte en serrant les dents. J’observe mon reflet, une enfant pâle qui fronce les sourcils. Yeux en amande, cheveux d’obsidienne. Derrière moi, sur les étagères, des coffrets remplis de cristaux-lecture démodés. Le robot me pare des couches de voiles qui forment ma tenue. Il me fait la leçon : je suis trop grosse, j’ai encore coupé mes ongles en cachette, je refuse de porter les souliers de cristal. Il me dit que je suis laide et que je fais honte à mon père. Il me dit que je pourrais être si jolie si je faisais un peu attention. Je supporte en serrant les dents.

Déjeuner avec mes cousines. Mes sœurs ont été mariées : je ne les ai jamais revues. Ma tante est morte en couches. Nous sommes assises en cercle sur les gros coussins à mémoire de forme. Étiques. Fragiles. Assemblée de spectres à peine tangibles. Les murs ont cédé la place à une simulation de plage. Vagues en trois dimensions. Bruit de ressac synthétique. Parfum salé virtuel. Toujours mieux que la boite sans fenêtre où nous sommes recluses.

Les portions sont ridiculement frugales, un fruit par personne, un verre de lait de pachysargue. Des robots nous nourrissent, nous tendant de petits morceaux de leurs mains chromées. Les ongles démesurés de mes cousines les gênent pour saisir quoi que ce soit. L’une d’elle se sent mal et ne peut rien avaler. Son visage est si blême qu’il en parait bleu. J’en profite pour engloutir sa part sous les regards scandalisés de mes consœurs.

La mer disparait à intervalles réguliers, remplacée par des holos publicitaires où défilent des beautés squelettiques et peu vêtues. La conversation roule sur les Forts, leurs exploits guerriers, les décisions du conseil des Pères, et les dernières nouveautés en matière de beauté. Les sourires de rigueur masquent la faim. Douceur s’enthousiasme :
« ...ils y vendent des onguents pour rendre les cheveux plus soyeux et des gélules
amaigrissantes à base de corne de baluzar.
— J’ai ouïe dire que la femme du Géronte Xylphre en utilise... »

Ma matinée se poursuit. Cours de chant avec le robot précepteur et ma cousine Douceur. Ennui. Je vole une galette dans la cuisine. Cours de sensualité pour combler mon futur mari. Des holo-projections très réalistes nous font des démonstrations. Je ricane : Douceur rougirait si elle n’était déjà si anémiée.

Repas de la mi-journée : une poignée de feuilles de plantes et un petit morceau de tofu à la vapeur. Je suis seule. Les autres ont été invitées au dehors par des galants. Cours de gymnastique. Cours de morale. Tous les cours ont lieu dans le gynécée. Je vais d’une chambre close à une autre. Mon univers est hermétique. Le robot servant m’a dit que les Forts étudient les mathématiques et la politique mais que ces sujets sont impropres pour mon esprit faible. Et qu’ils étudient en ville. J’ai eu envie de fracasser mon interface sur son stupide crâne.

La fin d’après-midi. Enfin ! Je noue sur mes yeux le bandeau de soie noire orné de dentelle et je pose la main sur le robot-guide. Il me conduit dans la cour où m’attend la navette familiale. Nous y montons tous les deux. Je rajuste le bandeau. Les yeux des Charmantes ne doivent pas être souillés par la laideur du monde.

Je n’ai que rarement vu le dehors. En cachette. Je suis allée dans l’androcée, les quartiers des Forts. Derrière la fenêtre, la ville étendait ses tours à perte de vue. Grise. Tellement grise. Le ciel était d’un brun jaunâtre maladif. Dans le jardin intérieur du gynécée, au-dessus des plantes synthétiques, le ciel virtuel est toujours bleu.

La navette prend l’air. Le robot donne les instructions. Le survol se réduit pour moi à un vertige agoraphobe et à la vibration silencieuse des moteurs. C’est le printemps mais la fenêtre entrouverte ne laisse filtrer que des vapeurs acres. Dix minutes plus tard, j’entre dans le salon de conversation. Le brouhaha de voix m’enveloppe. Le robot-guide me conduit jusqu’à une alcôve, me prévenant des obstacles en bourdonnant. Mes yeux bandés me protègent des regards méprisants que les Forts ne manquent jamais de lancer aux Charmantes aussi laides que moi. Je me glisse derrière le lourd rideau et arrache aussitôt mon bandeau. Obéissance est déjà là. Elle me prend les mains en souriant :
« Comment s’est passée votre journée, ma chérie ?
— Assommante, comme à l’accoutumée. Douceur a failli faire une syncope durant le
cours de sexe. »
Je lui mime la scène. Son rire tinte à mes oreilles, me soulageant des frustrations accumulées.

Je l’observe à la lumière du phtol qui flotte dans son aquarium. Elle a encore maigri depuis la dernière fois. Et ses ongles ont poussé. Elle a la grâce fragile requise dans notre société. Je commande des gourmandises via l’interface : pâtisseries sucrées pour moi, boisson sans calories pour mon amie. Nous bavardons et échangeons de vieux cristaux-lecture. Philosophie, fiction... Derrière le rideau, résonnent très affaiblies les voix graves des Forts et celles flutées de rares Charmantes. Je savoure la douceur du gâteau au sirop. Obé, comme souvent, évoque la vie sur les autres planètes :
« Ne serait-ce pas merveilleux de vivre là-bas ? De pouvoir refuser l’Étreinte ? Le Destin ?
D’avoir le choix ?
— Nous irons un jour. Vous et moi. Je vous le promets... »




J’ai seize ans. Je résiste. Je suis seule.

Lever à la lumière des lampes. Je m’imagine le soleil hors de notre prison. Étincelant. Et l’horizon que ne j’ai jamais vu. Immense. Le robot servant me lave et peigne mes longs, très longs cheveux. J’observe mon reflet. Une enfant frêle et pâle, aux yeux cernés de mauve. Je ne peux m’empêcher de fixer le peu de graisse que je possède. J’ai beau savoir que c’est naturel, le dégoût est incrusté en moi. Le robot me fait la leçon : quand ferai-je attention à mon poids ? Je ne trouverai jamais de mari. Je suis laide et négligée. La honte de ma famille. Je m’imagine le fracassant contre le mur. Tordant ses délicats bras chromés.

Déjeuner avec mes cousines. Aucune ne m’adresse la parole. Je les observe. Rachitiques. Flottant dans leurs voiles. Elles m’évoquent des porte-manteaux sous des vêtements trop grands.

Un robot annonce une visite. Mes cousines vérifient frénétiquement leur mise, prennent des poses ou se lèvent avec mille précautions sur leurs chaussures fragiles. Trois Forts entrent dans le boudoir. Leur pas est martial, leur expression arrogante, leurs gestes brusques. Ils nous déshabillent du regard. Ils complimentent mes cousines sur leur beauté, leur font des révérences, leurs volent des baisers. Leurs voix sont comme des tambours qui se réverbèrent contre les murs. Ils sont vêtus de justaucorps, simples et fonctionnels. Ils sentent la sueur. Mon dégout d’eux me remonte dans la gorge.

Ils ont amené des cadeaux : bijoux, étoffes précieuses et même de délicates fleurs naturelles, importées d’une autre planète. Je lorgne toutes ces merveilles. Mes cousines ronronnent de plaisir.

Je reste à l’écart. Les Forts ne me témoignent qu’une indifférence dédaigneuse. L’un d’entre eux, le promis de ma cousine Grâce, demande si on m’engraisse avec les pachysargues. Hilarité générale. Je quitte la pièce en ravalant mes larmes.

Je passe la matinée cachée dans un étroit local technique, tapie entre des câbles. Dans une tiédeur sombre qui sent un peu l’ozone. Le robot précepteur me cherche. Que Douceur ingurgite ces stupidités sans moi. Cela lui coupera peut-être la faim.

La solitude me pèse mais la conviction d’être dans mon droit m’aide à tenir. Le cristal-lecture que j’ai trouvé au marché noir me projette les pages dessinées, aux vives couleurs, de Red Sonja. Elle manie l’épée en bikini de mailles. Musclée. Avec des seins et des hanches. Forte. Guerrière et non victime.

Repas de la mi-journée. Mes cousines m’ignorent ostensiblement. Elles passent en revue avec maints superlatifs les cadeaux amenés par les mâles puis comparent leurs musculatures et leurs fortunes respectives. Envie de vomir.

Cours de morale. Le robot précepteur nous explique les dernières décisions que le conseil des Pères a prises concernant les Charmantes. Désormais, nous ne pourrons plus sortir qu’escortées par un mâle. Il enchaine sur un panégyrique : les Pères sont sages et justes, ils protègent et prennent soin des Charmantes. Mon envie de vomir ne me lâche pas.

Je profite de quelques minutes d’isolement aux toilettes pour activer mon implant et envoyer un message Réseau à Obéissance. Puis, je vole du fromage à la cuisine.

Cours de maintien. Douceur se déhanche devant moi, tentant de paraitre gracieuse. Mais, concentrée comme elle l’est pour ne pas briser ses souliers de cristal, elle ne réussit qu’à paraitre empotée. Elle sourit, se trémousse... Tout à coup, je suis sur elle, la secouant violemment :
« Mais ne comprenez-vous pas, pauvre gourde ?! Ces choses que vous vous imposez
pour être désirable vous asservissent, vous réduisent à l’impuissance ! »
Douceur écarquille les yeux de terreur. Ses bras maigres bleuissent sous mes doigts. Je hurle :
« Vous êtes la complice de votre propre aliénation ! »




J’ai dix-huit ans. J’ai faim.

J’essaye de me convaincre que mes valeurs sont intactes, que j’utilise simplement le système à mon avantage, en restant lucide. J’ai honte.

J’en avais besoin. C’était trop dur. Trop dur d’être poursuivie sans relâche de regards dégoutés. Hostiles. Trop dur d’être exclue par mes consœurs mêmes. De me sentir anormale. Repoussante. J’ai honte.

Le robot servant me lave et peigne mes cheveux, qui maintenant touchent le sol. J’observe mon reflet. Mes côtes saillent sous ma peau. Je n’ai plus de poitrine. Le robot injecte des nanos-résines dans mes longs ongles. Il me complimente. Me dit que je suis aussi belle que ma sœur. Mon estomac vide se tord douloureusement. La pièce tourne autour de moi. A présent que j’ai l’habitude, je m’évanouis moins souvent.

J’enfile une à une les couches de voiles de ma robe puis je pare mes bras des précieux bracelets d’adamante dont mon père m’a fait cadeau. A mon poignet, brille également le bracelet de stase.

Je monte prudemment sur mes souliers de cristal. Les cicatrices sur mon pied gauche sont là pour me rappeler que les souliers sont fragiles et la douleur des coupures atroce. Mes pas lents et précautionneux m’amènent au boudoir. Mes cousines m’accueillent avec des sourires. Je m’assois et le coussin s’adapte aussitôt à moi, compensant le peu de chair sur mes os. Des effluves d’encens planent sur la pièce. Grâce a emménagé chez son mari une année auparavant. L’un de mes frères s’est marié et sa jeune épouse, Soumission, nous a rejointes.

Je lorgne mon déjeuner, une petite mamboise et un verre de lait :
« Est-ce tout pour moi ? Grands dieux, où vais-je mettre tout cela ? »
Soumission pouffe de rire.

Douceur et moi gagnons la salle de cours. En chemin, elle parle des mâles qu’elle connait et trouve séduisants. Son babil me berce. Cours de chant. Mon implant stridule dans mon esprit : un message de mon père. Il souhaite que je vienne partager avec lui le repas de la mi-journée. Cours de morale. La faim m’obsède. Des images de pâtisseries hantent mon esprit sans que je puisse les chasser. Je peux même sentir leur parfum.

Je traverse le gynécée. J’avance encore plus lentement qu’à l’accoutumée. Je garde une main sur le mur. Je me sens faible et des papillons sombres dansent devant mes yeux. En arrivant au portail, je remonte le bandeau de soie noire. Un des robots guide qui attendaient le long du mur se dirige vers moi. Un mâle arrivant d’un autre couloir, un jeune garde, l’intercepte :
« Mademoiselle, me ferez-vous l’honneur ? »
Il me sourit aimablement et me tend son bras. J’acquiesce, ajuste le bandeau sur mes yeux et pose la main sur un biceps ferme et tiède. Nous parcourons l’androcée.

Depuis que je prends soin de mon apparence, les mâles ne sont plus que sourires. Ils me complimentent et rivalisent de prévenance. Il est si agréable de se sentir séduisante. Choyée. J’ai honte. J’ai tellement honte.

Mon guide me laisse devant la salle à manger. Les écrans sont fermés sur les hautes fenêtres : je découvre mes yeux. Quatre mâles siègent à une large table de marbre, trois jeunes et un vieux. Le vieux porte sur le cou un scorpe qui lui injecte de la drogue. L’odeur de la nourriture m’assaille, lancinante. Mon père s’approche et me prend par la taille :
« Mes hôtes estimés, voici ma benjamine, Résignation. Ma chère fille, laissez-moi vous
présenter sa Grandeur le Géronte Xylphre, le chef-Cristallier Phryné et le Reître Gorgomyre. »
Un frisson glacé me remonte le long du dos : l’un d’entre eux est-il mon futur mari ? Se forcer à sourire.

Un robot vient me nourrir tandis que les mâles manient leurs pincettes avec dextérité. Les murs de la pièce diffusent des holos publicitaires où des mâles couverts de muscles vantent des navettes rapides. La nourriture me redonne vie. Phryné me caresse du regard. Il m’offre les meilleurs morceaux du plat, un gigot de dindosoie en sauce. Mon père m’observe avec fierté. Je me roule dans son approbation comme dans une couverture soyeuse.

Cours de sensualité. Mon implant tinte de nouveau. Obéissance. Elle pleure. Je me lève brusquement et je quitte la salle. Le robot précepteur m’appelle en vain. Je longe les couloirs du gynécée. Trop lent. Je retire mes souliers de cristal et je cours pieds nus. Si quelqu’un lui a fait du mal, je le tuerai de mes mains.

Dans l’antichambre, je m’enveloppe dans la fourrure d’un pauvre animal massacré sur une lointaine planète. Le robot guide me rappelle que j’ai besoin d’un chaperon pour sortir. Pas le temps pour ces inepties : je lui ordonne de passer outre.

Dix minutes après, je franchis la porte du salon de conversation dans une bourrasque de neige. Obé est recroquevillée dans notre alcôve habituelle. Je me glisse sur la banquette à côté d’elle et la prends dans mes bras. Elle enfouit son visage dans mon manteau. Entre deux sanglots, elle parle. C’est sa sœur. Elle s’est suicidée.




J’ai dix-neuf ans. Ce jour sera le tournant de ma vie.

Comme chaque matin, je me drape de soies or et pourpres, j’orne mon corps grêle de bijoux précieux. Je respire profondément. Je peux y arriver.

Le robot me tend mon petit déjeuner morceau par morceau. Douceur et Soumission discutent. Cette dernière fait part de son expérience :
« ...et vous n’avez nul besoin de la redouter. Mon Étreinte s’est bien passée. »
L’Étreinte. Un euphémisme pour la défloraison. Douceur baisse les yeux. Le sujet la gêne mais elle est avide d’informations. Soumission poursuit tout en absorbant sa triple part. Sa grossesse lui vaut ce traitement de faveur. Elle va accomplir le « merveilleux » Destin des femelles de notre planète.

Je les écoute distraitement. Je suis inquiète. Obéissance doit rencontrer son promis, Gorgomyre, ce matin. Son père veut fixer la date du mariage. Je serre les poings. Je ne veux pas la perdre. Je n’ai qu’elle.

Je me force à manger. Ce peu d’énergie me sera utile plus tard. J’essaie de me convaincre que nous pourrons toujours nous voir lorsqu’elle sera mariée. Elle ne sera pas si loin. Les navettes vont vite. Mais la peur me noue les entrailles plus sûrement que la disette.

Le temps se traine, comme enlisé dans du goudron. La voix du robot précepteur bourdonne :
« Ces différences sont notre richesse. Et c’est pourquoi les Pères mettent en valeur les
qualités des Charmantes en leur permettant de... »
Si seulement ce mariage ne se faisait pas. Si seulement Obé ne lui plaisait pas. Si seulement...

Le soir, je vais attendre mon amie au salon de conversation. Elle est en retard. Je ne tiens pas en place. Dans l’alcôve voisine, le jeune garde que j’ai convaincu d’être mon chaperon patiente en buvant sur mon compte. Obé arrive. Elle s’assoit de mon côté de la table. Je lui prends les mains. Elles sont glacées. Je n’ose pas poser la question fatidique.

Elle murmure :
« Il ne parait pas si méchant... Juste bourru.
— C’est un mâle. »
L’acidité de mon ton pourrait ronger la cité toute entière. Les yeux en amande d’Obé se remplissent de larmes. Je me maudis. J’ajoute doucement :
« Vous avez raison. Je l’ai rencontré l’année dernière. Il m’a semblé... courtois.
— Cela se fera juste après le solstice. »
Je déglutis. C’est si proche. Elle reprend et avec chacune de ses phrases, une larme coule sur sa joue :
« Je ne veux pas de ce mariage... Comme j’aimerais refuser. Mais j’ai peur. Peur de la
réaction de mes parents. Qu’ils me haïssent. Et que ferais-je sans mari ? Que serait ma vie ? Ah, je n’ai pas votre force...
— Quelle force ?
Je hausse les épaules :
— Je sacrifie moi aussi à ces coutumes aberrantes qui nous dépouillent de nos droits. »

Obéissance est agitée de sanglots silencieux. Sa détresse me déchire le cœur. Je la prends par les épaules, la force à me regarder :
« Vous êtes aussi forte que je le suis. Qu’importe que vous donniez l’impression de vous
soumettre quand la flamme de votre volonté est intacte. Vous savez ce qui est juste. Vous n’acceptez pas. Dans le secret de votre esprit, vous résistez. »
Un long silence. Je commande des boissons pour mâles, sucrées et légèrement alcoolisées, à l’odeur d’épices. Obé sirote la sienne :
« Peut-être serai-je tout de même heureuse ? Peut-être est-ce un égalitariste ?
— Oui. Et peut-être se prendra-t-il les pieds dans son manteau nuptial et fera-t-il une
chute fatale du haut de la tour des Pères ?
Obé pouffe nerveusement. Je renchéris :
— Ou peut-être encore une claque de félicitation par trop virile entrainera-t-elle la
rupture opportune d’un anévrisme jusqu’alors caché ? »
Nous éclatons de rire.

Mais très vite, la mélancolie revient :
« Résignation, je vais m’installer chez lui dès demain. Nous reverrons-nous ?
— Ayez confiance. Je vous ai promis jadis que nous irions ensemble dans ces autres
mondes. Cela sera. De ce jour, je n’aurai de cesse que nous n’ayons quitté cette planète. »
Je pose mon front sur celui d’Obéissance et nos regards se mêlent. Le sien est plein d’angoisse. Je pense à sa sœur qui a mis fin à ses jours. Impulsivement, j’effleure ses lèvres des miennes :
« Je viendrai vous chercher, mon âme, je le jure. Tenez bon. »




J’ai dix-neuf ans. Ma vie a un but. Fuir.

Avec chaque mois qui passe se rapproche le risque d’un mariage. Cela me priverait du peu de marge de mouvement dont je dispose.

Je conforte la confiance de mon père en étant plus docile que jamais. Je suis assidue aux cours, aimable avec tous les mâles. J’endure tout cela. Je suis focalisée sur l’objectif.

Toutes les nuits, dès que je suis seule, je me connecte au Réseau. J’ai besoin de connaissances. Informatique. Cartes de l’espace. Pilotage. Langues des autres colonies. Je dois ruser ; ce genre de savoir est interdit à mon sexe. Nous devons rester dans l’ignorance du dehors. Je plane sous une identité mâle : Conan. Mon corps patiente dans le noir. Mon esprit flotte dans l’espace virtuel, explorant, triant les données. Grisé de sons et de lumières envoyés à mon cerveau sans passer par mes sens. Je charge mon implant de tout ce que je peux trouver. J’apprends. Jusqu’à tomber d’épuisement.

J’ai choisi ma destination : Tau II, une planète moins technologique que celle-ci. Où les deux sexes ont les mêmes droits. J’y demanderai l’asile politique.

Tous les jours, j’écris à Obéissance. Des messages anodins et inoffensifs. Qui restent sans réponse. Son mari, sans doute.

Elle me manque. Sans nos petites échappées au salon de conversation, le gynécée est un cachot claustrophobique. Les journées des gouffres de solitude.

J’endure tout cela. En souriant. Une Charmante doit sourire. Sourire pour plaire. Sourire au lieu de parler. Sourire même quand elle en a assez. Quand elle a peur. Faim. Mal.

Mon projet avance mais je prends de plus en plus de risques. J’ai dérobé dans les appartements de mon jeune frère une tenue complète. Justaucorps et bottes. Dans la chambre de chacune de mes cousines, j’ai volé un bijou de prix. Il ne leur manquera guère. J’ai attendu le repas pour me glisser chez elles. Pieds nus. Le cœur palpitant, le souffle court. Guettant la moindre voix.

Chez Douceur, j’ai failli me faire prendre. Toutes ces poupées sur les étagères. Je me suis attardée. J’ai dû simuler un évanouissement. Le mâle, très occupé à me palper sous le prétexte de me porter secours, en a oublié sa suspicion. Tous mes larcins sont dans mon local technique, derrière une brassée de câbles.

Tout doucement, je me ré-alimente. J’aurai besoin de forces.

Nuit après nuit, j’étudie l’informatique et le pilotage. Je suis épuisée mais exaltée. J’ai appris par cœur les coordonnées stellaires de ma destination et l’itinéraire à programmer. Je pénètre le système de sécurité de la maison de mon père. Caméras, portails blindés, codes secrets. Les vaisseaux ne se posent pas dans la cour comme les navettes de surface mais sur un spatiodrome situé sur le toit de la maison. Bien gardé. Je n’ai pas d’arme. Il me faudra une diversion.




J’ai vingt ans. La ville est attaquée. C’est l’occasion que j’attendais.

Notre Géronte a manqué de respect à celui de la cité voisine. Leurs bombes vont pleuvoir sur nos tours. La première m’a tirée du sommeil. Dans ma chambre hermétique, j’imagine la nuit zébrée par des éclairs de lumière. En une seconde, ma décision est prise.

Je me connecte au spatiodrome sous l’identité numérique de mon père et je déclare l’un des vaisseaux hors service. J’avale ensuite rapidement deux bouchées sucrées. Je fourre dans un sac mes bracelets précieux et mes cristaux-lecture préférés ; je ne reviendrai pas.

Le vacarme des explosions, des sirènes et des tirs se rapproche. Des secousses sporadiques agitent le bâtiment. Un robot déboule dans ma chambre. Il me dit de gagner l’abri souterrain puis repart immédiatement. Mon cœur cogne dans ma poitrine.

Le couloir est obscur. La maison a basculé sur l’alimentation auxiliaire. Je noue mes cheveux en chignon puis me hâte délicatement sur mes souliers de cristal. Je dois faire illusion si je croise quelqu’un. Les vêtements volés et les bijoux de mes cousines rejoignent le sac. Je n’ai que très peu de temps. Je traverse le gynécée, m’arrêtant à chaque croisement pour surveiller. Des hurlements me parviennent de l’extérieur, étouffés. L’air sent le brûlé. Un mâle me croise à vive allure, sans me prêter attention, le lance-venin au poing. Le portail de l’androcée. Personne à gauche. Personne à droite. Je longe la galerie. Le bruit d’une cavalcade. Je me plaque contre le mur, entre deux colonnes. Des soldats passent en courant sans me voir.

Le toit. Le ciel nocturne de la cité est en feu. Je pianote le code de mon père pour accéder au tarmac. Il est quasiment désert. Deux mâles errent, désœuvrés. Un seul vaisseau est resté au sol. Celui que j’ai déclaré hors service. Tapie dans l’obscurité, j’attends.

Une explosion ébranle la maison. Les deux mâles se précipitent pour voir. Je retire mes souliers et je cours vers le vaisseau. Les cris stridents des lances-venin résonnent tout autour. J’arrive à la soute, hors d’haleine. Le cockpit est éclairé. Je me fige. La silhouette carrée d’un mâle s’encadre dans la lumière. Il descend la passerelle. Son regard va de ma bouche à mes hanches puis retour. Il fixe un instant le bandeau noir noué à mon cou. Inutilisé. Je n’ose pas bouger.

Il s’arrête à deux mètres de moi. Il porte un plastron de soldat. Chacune de ses cuisses est plus épaisse que moi.
« On s’est perdue, ma jolie ? »
Que faire ? Je n’aurai pas deux fois une pareille occasion. S’il ne me laisse pas passer, tout est fini.
« Ou...oui, c’est cela. »
Ma voix est un bredouillement aigu. Le mâle me lorgne, les yeux brillants, sans aucune retenue. Il doit être en train de me souiller en pensée. C’est la guerre. S’il me viole et se débarrasse de mon corps, personne ne le saura. Mes doigts se crispent. La sangle de mes chaussures s’imprime dans la chair de la main.
Je peux y arriver. Je n’ai pas peur. Je suis Red Sonja. Lentement, je me déhanche et lui souris :
« Peut-être... consentiriez-vous à m’escorter jusqu’à l’abri ?
— Mais bien sûr...
— Vous êtes fort aimable, monsieur. »
Je prends un air vulnérable et je scrute le toit. Les deux autres mâles regardent toujours ailleurs. Parfait.
« J’étais si effrayée mais à présent que vous êtes là...
— Je vais prendre soin de toi, ma toute belle. »

Il s’avance, la mine réjouie et lubrique. Je me ramasse sur moi-même et bande mes muscles atrophiés. Il est tout proche. Son odeur musquée m’arrive aux narines. D’un geste vif, je brise un des souliers de cristal sur le sol et dans le même mouvement, lui enfonce dans la gorge. Les tessons acérés déchirent sa tunique et sa peau. Il porte les mains à son cou. Le sang gicle. Expression de stupeur absolue. Il s’écroule en gargouillant. Sans un cri.

Rapidement, je m’accroupis et déclenche son bracelet de stase. La sphère irisée l’entoure, figeant ses mouvements, interrompant l’hémorragie.

Je programme les commandes du chasseur. Mes mains tremblent. Je n’ai jamais fait ça. Coordonnées de la cible. Auto-pilote. Le moteur vrombit. L’accélération m’écrase dans le fauteuil. Au-dessous de moi, la cité brûle, à l’agonie. Ses tours se recroquevillent sous les bombes. Les premiers feux de l’aube dessinent l’horizon. Large. Infiniment large. Le vaisseau sort de l’atmosphère et plonge en hyperespace. Je suis libre.

Adieu mes sœurs, mes cousines... Puissiez-vous comprendre que vous méritez mieux. Adieu mon père. Vous ne m’aimiez que soumise. Obéissance, moitié de mon âme, tenez bon, je vous sauverai.




Derrière moi, le vaisseau brille de tous ses chromes sous les aveuglants soleils de Tau II. Pour la première fois de ma vie, je sens la terre sous mes pieds. Pour la première fois, je saisis une brassée de plantes. Pour la première fois, je contemple librement le ciel.

J’ai vingt ans. Je me nomme Résignation. Mais résignée, jamais je ne le fus.












J’ai vingt et un ans. Devant chez moi s’est posé un vaisseau-cargo. Sur son flanc, sont peints une pin-up en short vert et un trèfle à quatre feuilles. Deux hommes en sont descendus. Un grand costaud aux cheveux roux et un andorien longiligne couvert de fourrure sombre. Le roux porte dans ses bras une mince, très mince jeune femme. L’andorien tient un panier de siliplexi. Mes yeux s’emplissent de larmes.

Le roux dépose la jeune femme qui fait quelques pas pieds nus et se jette dans mes bras. Il commente, hâbleur :
« Mission accomplie ! Ça a été comme sur des roulettes ! »
L’autre homme lui fait signe de se taire. Il a un bras en écharpe. Le roux un large pansement de peau synthétique sur la mâchoire. Je leur souris chaleureusement.

Je pose mon front sur celui d’Obéissance et je plonge mes yeux dans les siens. Nous restons ainsi un long moment. Plénitude.

Puis, elle s’écarte doucement et va prendre le panier de siliplexi des bras du mercenaire. Elle me présente le minuscule bébé :
« Je l’ai nommée Captive. Cela a plu à mon mari...
La petite fille pose sur moi ses yeux grands ouverts.
...mais désormais, son nom sera Résilience. »


Dernière édition par Estellanara le Jeu 25 Mai - 11:12, édité 1 fois

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Message par Chö le Dim 10 Avr - 0:13

C'est formidable, je l'ai lu deux fois, j'adore! Tu as un style génial

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Message par celynette le Dim 10 Avr - 8:55

c'est captivant. j'aime pas lire de textes longs sur ordi j'avoue. mais il m'a captivé. j'aimerai bien le voir en image mais c'est du boulot toussa juste pour voir si les images que ton texte me mets en tete.
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Message par curvylady le Dim 10 Avr - 18:13

J ai été captivée tout du long j'adore
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Message par Estellanara le Mar 12 Avr - 9:59

Coool des lecteurs !!
Bon vous me le dites si vous trouvez des fautes d'orthographe, des lourdeurs de style, des trucs pas clairs ?
Mon but est avant tout de m'améliorer. Alors, ne me ménagez pas !

Merci beaucoup, tite cocotte !

Merci, Cely ! Moi aussi, j'aimerais bien voir ça en image ! J'ai des images très précises de Résignation. Je la vois un peu comme ces déesses chinoises rétro, blanches et longues dans ses voiles roses, avec une chevelure noire et lisse.
Peut-être des épingles dans se coiffure. Un air mélancolique...

Un peu comme ces peintures dont je n'ai hélas pas trouvé les auteurs :





Merci pour ta lecture, Curvy !

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Message par celynette le Mar 12 Avr - 10:06

oui. moi ça me donne l'effet d'une projection de notre planète dans le futur. ^^ j'ai du mal à imaginer que c'est une autre planète d'un autre univers

En même temps avec tous les films FX et futuristes gros budget qu'on nous balance pour nous "éduquer" (c'est même pas le terme d'ailleurs, éduquer, mais nous formater presque enfin les futures générations) j'ai pas de mal à imaginer l'avenir comme ça.

les mecs en revanches, je les vois gros bourrins comme les militaires US ^^
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Message par Estellanara le Mar 12 Avr - 10:32

La planète sur laquelle vit Résignations est une colonie humaine. Donc c'est normal que ça te fasse l'effet de la Terre.
Ben c'est à peine l'avenir, en fait. A l'heure actuelle, on oblige déjà les femmes à se transformer en poupées fragiles, avec les régimes, les talons haut, le maquillage, l'épilation, le sourire imposé...
Mes Forts, je les vois aussi comme des bœufs en armure ! Bien épais, physiquement et mentalement.

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Message par celynette le Mar 12 Avr - 10:41

oui comme tu dis on y est.

J'ai lu dans ton texte, on nous programme et ils sont pucés ^^ ça aussi on y est aussi vu qu'aux US et même en France il y a des puces party et certains sont déjà avec leur RFID dans la peau.

C'est très actuel en fait.

Alors c'est marrant parce que pour un des mecs, je ne sais plus quel prétendant d'une des charmantes j'ai vu direct le gros bourrin de colonel dans Avatar (Stephen Lang) et pour un des autres Russel Crow.

Bon en même temps tous ces gens sont passés à la TV il n'y a pas si longtemps... comme quoi on est vachement programmé et 'auto-suggessionné' aussi.
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Message par Miss Marple le Mar 12 Avr - 20:16

J'adore ton style mais d'aucuns diront que je ne suis pas très objective.... Wink
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Message par Estellanara le Mer 13 Avr - 13:10

Merci moman !! T'as pas vu de trucs à améliorer ? De fautes ?

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Message par QUENTIN le Dim 17 Avr - 4:17

Trés jolie histoire ! bravoooooos !

Ca me fait penser à " Angélique, marquise des anges", quand elle est retenue prisonniére chez le prince arabe !
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Message par Estellanara le Dim 17 Avr - 10:19

Merci !!
Oh ! Marrant, ça ! J'adore les films d'Angélique, peut-être une inspiration inconsciente...

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Message par celynette le Dim 17 Avr - 12:11

oui je pense c'est vrai qu'on en est pas loin. moi ton décors me faisait plus penser aux cités dans Dune ^^

Ah j'ai adoré Angélique, Dune aussi, bon Tolkien et King sont mes maitres à penser de base ^^
bref...

tu as déjà une suite écrite ou pas encore ?
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Message par Estellanara le Lun 18 Avr - 10:18

Ah, mes textes SF sont super influencés par Dune (les bouquins mais aussi le film) et Star wars, bien sûr.
Non, pas de suite prévue pour le moment ! J'ai déjà trop de synopsis à rédiger !

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Re: [Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par celynette le Lun 18 Avr - 10:54

ah oki ^^
oh je vois qu'on a les bases de lecture/film ^^ c'est rigolo ^^
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Re: [Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par Estellanara le Jeu 25 Mai - 11:04

Voici la nouvelle que j'illustre pour ceux qui s'étonnent de la tête de Deirdre !
J'ai écrit ça en 2007, ça nous rajeunit pas...

Mignonne, allons voir si la rose...

1


La fillette descendit les marches du perron en boitillant, prenant garde à ne pas trébucher sur les pierres disjointes. Elle serrait contre elle un broc ébréché en fine faïence, relique dérisoire d'une opulence défunte. Elle s'avança sur l'immense pelouse défoncée par les impacts de bombes. Au fil des ans, les herbes folles avaient recouvert les cratères profonds et les ornières de chars. Au loin, la lourde grille rouillée battit contre le mur et un tourbillon de poussière ocre s'engouffra dans le jardin. La fillette se parlait à elle-même tout en marchant :
- ...plus beau le matin. Pas de tempête. Deirdre n'aime pas les tempêtes...

Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans et était chétive. Sa robe de velours vert sombre, gonflée par des jupons, était usée et déchirée par endroits. Elle portait des bas blancs dans des souliers vernis poussiéreux et un petit tablier. Un ruban aux couleurs passées retenait ses boucles blondes. Sa chair était marquée de cicatrices pâles et une ecchymose violacée fleurissait sur sa tempe.

Arrivée au puits, elle grimpa sur une caisse de bois et se pencha sur la margelle. Elle fit basculer le seau et le regarda s'enfoncer dans les ténèbres. Les grincements de la poulie brisèrent un instant le silence, puis le choc sonore avec l'eau, repris par l'écho. L'enfant saisit la corde et commença à tirer. Lentement, en haletant sous l'effort, elle remonta le seau. Elle s'épongea le front, remplit son broc d'eau trouble et reprit le chemin de la maison.

Le jardin était de nouveau plongé dans un calme irréel, que ne troublait nul son humain ou cri de bête. Le ciel orange, parcouru de lourds nuages d'orage, était vide d'oiseaux. Au-delà des murs de la propriété, on apercevait les décombres calcinés des maisons, la chaussée envahie par le lierre, les silhouettes décharnées d'arbres morts. Le vent charriait une tenace odeur de cendres. Les bourrasques remontaient l'allée et venaient agiter les rideaux en loques de la maison.

Autrefois d'un luxe élégant, celle-ci n'était plus qu'une ruine comme les autres dans la ville dévastée. Un pan du toit s'était effondré, emportant l'une des tourelles. Les murs étaient défoncés, les lucarnes à vitraux crevées ; la peinture lépreuse avait pris une teinte brunâtre. Les pierres noircies du perron s'alignaient comme des chicots dans la bouche d'une momie. Les restes d'une porte à demi arrachée se balançaient mollement sur un gond.
La fillette franchit le seuil, traversa le hall obscur et déposa le broc à l'entrée de la cuisine. Elle marmonnait toujours à voix basse :
- De l'eau pour le thé. Deirdre doit se dépêcher. Aller en bas chercher la nourriture. Pour le déjeuner de Père. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...

L'enfant longea le couloir en claudiquant, son talon gauche claquant plus fort sur le carrelage. Elle fit jouer un briquet et alluma une chandelle. Non, ce n'était pas son père. Il l'obligeait à l'appeler ainsi mais elle se rappelait une époque où elle ne vivait pas ici avec lui, mais avec ses vrais parents. Elle était très jeune alors et ses souvenirs étaient confus. Il y avait une petite cour où elle jouait au ballon, un gros chat roux aussi, et des beignets aux pommes recouverts de sucre.

Une nuit, le ciel avait brusquement pris feu et l'horreur s'était déchaînée. Les rues s'étaient emplies de hurlements et du son strident des avions passant très bas. Le vent avait apporté des relents de chair carbonisée. La fillette s'était cachée sous son lit en pleurant tandis qu'une brusque vague de chaleur secouait la maison. Elle s'était sentie tomber avant de plonger dans le noir. A son réveil, elle ne pouvait rien voir et un poids énorme lui écrasait les jambes. Sa bouche était pleine d'un goût salé. Elle avait toussé puis avait appelé à l'aide. Au bout d'un temps très long, il y avait eu du bruit au-dessus d'elle. Il l'avait entendu crier et dégageait les gravats qui la recouvraient. Quand il l'avait soulevée pour l'emporter, elle avait vu le ciel rouge, les ruines à demi fondues et tous les cadavres noircis, dans des positions grotesques. Depuis lors, elle était restée avec lui.

L'enfant ouvrit la porte de la cave et s'engagea avec prudence dans l'escalier en colimaçon. Elle écarta de la main une toile d'araignée qui se collait à ses cheveux. La chandelle jeta une lueur tremblante sur la voûte de briques, dessinant le contour de multiples caisses, sacs de jute, containers métalliques. Des étagères couvertes de bouteilles, de conserves et de bocaux s'alignaient le long des murs, se perdant dans les ombres. La fillette choisit un paquet de biscuits, une boîte de haricots et une de jambon cuit et rebroussa chemin. Son murmure continu résonnait dans la pénombre :
- ...faire la cuisine. Et puis nettoyer les chambres. Si ce n'est pas propre, Père battra Deirdre.

Un frisson parcourut l'enfant et elle accéléra encore le pas. Elle ajouta pour elle-même :
- Père frappe souvent. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...
Dans la cuisine, elle ouvrit les conserves, monta sur une caisse pour atteindre le réchaud et mit le repas à cuire avec les gestes adroits et rapides qu'engendre une longue habitude. Pendant que la viande commençait à grésiller et à exhaler ses parfums, elle pensa à Père. Il était souvent méchant avec elle. Il la battait. Alors qu'elle n'avait rien fait ! Il lui mettait des machines bizarres sur la tête et lui faisait boire des liquides amers. Parfois, elle était très malade. Un jour, tous ses cheveux étaient tombés. Un autre, elle avait eu une cloque et plein de petites bestioles en étaient sorties. Elle n'aimait pas du tout quand Père faisait ses expériences.

Avant, c'était un grand savant. Il étudiait les plantes. Il lui avait dit une fois où il était gentil. Et puis, elle avait lu ses cahiers en cachette. Ils étaient pleins de magnifiques dessins de fleurs. Et il y avait des pages qu'elle ne comprenait pas, avec beaucoup de chiffres. Elle allait souvent dans le laboratoire quand Père n'y était pas. Elle regardait les machines aux écrans morts et tous les animaux dans des bocaux. Il y avait même un chat ! Maintenant, on ne voyait plus aucun chat dehors. Père l'avait battue quand il avait su pour les cahiers. Il aimait vraiment beaucoup les plantes. Il en avait de très grandes, dans la serre. Mais il ne pouvait pas les voir. Il avait trop peur du dehors. Avant, il sortait et courait droit à la serre, en regardant le ciel. Mais il ne sortait plus du tout maintenant.

Le repas était prêt et la fillette arrangea le tout sur un lourd plateau qu'elle emporta dans le hall. Arrivée devant la porte du laboratoire, elle déposa le plateau sur le sol, frappa une fois et s'enfuit dans le couloir. Elle se dissimula derrière une épaisse tenture ocre et attendit en retenant son souffle. Un rayon de lumière se dessina dans l'embrasure de la porte et la silhouette malingre du savant apparut à contre jour. L'enfant respira une vapeur âcre et entendit le bruit de l'eau qui bouillonne. Le savant tourna lentement la tête dans sa direction et fouilla les ténèbres de derrière ses lorgnons. Son cou se tordit un instant en un tic nerveux mais il ne sembla pas la voir. Il tira le plateau et referma la porte.

La fillette émergea du rideau et esquissa un sourire. Elle traversa le hall en chantonnant et gravit l'immense escalier de bois sombre. Dans sa chambre, trônaient un phonographe et une pile de disques. Sur les murs étaient épinglées des photos défraîchies de danseuses, légères et gracieuses dans leurs tutus de plumes. Sur une commode bancale, la petite avait rassemblé des bibelots hétéroclites, brisés pour la plupart, glanés dans les décombres. Elle choisit un disque, le déposa sur l'antique appareil, remonta le mécanisme à manivelle et ajusta précautionneusement l'aiguille. Il y eut quelques craquements, puis un son éraillé sortit du pavillon. L'enfant leva les bras en souriant et se mit à tourner sur elle-même.

2

Le soleil était haut à présent dans le ciel safran mais il restait dissimulé derrière les nuages. Un vent fort s'était levé et les rafales s'engouffraient en sifflant entre les murs. Le paysage ravagé était zébré de décharges électrostatiques. La fillette marchait courbée sous les bourrasques. Elle contourna la maison et s'engagea dans la cour de derrière, tressaillant à la vue de la serre. Celle-ci était énorme, haute et longue, toute de verre et d'acier. Les montants de métal corrodés s'entrelaçaient en motifs végétaux. Derrière les vitres sales dont certaines s'étaient brisées, on apercevait de grandes ombres vertes.

La fillette avait inconsciemment ralenti jusqu'à s'arrêter à quelques mètres de la serre. Elle déglutit puis se retourna lentement vers la maison. A travers un carreau, le savant l'observait. Ses yeux, déformés par ses lorgnons, paraissaient énormes tandis qu'il la fixait. L'enfant porta la main à l'hématome sur sa joue. Tremblante, les lèvres serrées, elle reprit sa route et pénétra dans la serre.

A l'intérieur régnait une atmosphère tiède et moite. La végétation remplissait presque tout l'espace et des lambeaux de brouillard rampaient dans les allées. La verrière, à peine visible entre les feuillages, dispensait une luminosité crépusculaire. Un lointain écho de gouttes d'eau émanait d'un dispositif récupérant la pluie. L'enfant s'adossa un instant à la porte, inspirant avec difficulté l'air chargé d'humidité. Elle détestait la serre. Elle détestait ces plantes. Père l'obligeait à venir. Presque tous les jours. Ce n'était pas son vrai père, non.

La fillette se redressa, lissant sa jupe d'un geste machinal, et se dirigea vers l'étagère. Le meuble métallique avait viré au brun sous l'effet de la rouille et les planches étaient couvertes de mousse. Des objets hétéroclites s'entassaient : boîtes en fer corrodées, éprouvettes, fioles de verre dépoli, sécateurs... L'enfant saisit un grand arrosoir couleur d'anis et versa dedans une poudre grise. Puis, elle alla le remplir à la cuve. Le robinet laissa échapper un grincement sinistre avant de cracher un liquide trouble. La petite reprit son fardeau et s'engagea dans l'allée, le tunnel de verdure se refermant sur elle. Ses pas étaient lents et elle jetait de brefs regards de droite et de gauche. Son estomac formait une boule douloureuse.

Les plantes étaient gigantesques. Les plus petites atteignaient déjà trois fois la hauteur de l'enfant. Elles poussaient dans des bacs peu profonds, emplis d'une terre pâle et poussiéreuse, depuis longtemps vidée de tout nutriment. Certaines avaient fait exploser leur pot sous la pression de leur luxuriante croissance et leurs racines rampaient sur le carrelage comme une chevelure de méduse. Chaque plante était différente, tantôt touffue, tantôt élancée, parfois velue, parfois visqueuse. Elles avaient progressivement occupé toute la serre et leurs lianes entremêlées partaient maintenant à l'assaut de la verrière. Mais les plantes s'étiolaient. Beaucoup de feuilles étaient jaunies ou desséchées. Beaucoup de tiges marquées de tâches brunes. Les plantes abandonnées semblaient attendre le retour de leur maître. Et sans limite était leur végétale patience.

La petite s'arrêta au bout de quelques mètres et vida son arrosoir dans le premier bac avant de faire demi-tour. Elle s'approchait le moins possible des feuillages et, malgré la pénombre, soulevait les pieds avec précision pour éviter les racines enchevêtrées. Elle connaissait si bien le chemin qu'elle aurait pu le faire les yeux bandés. De son souffle rapide, elle aspirait l'air épais, sentant la moisissure et le sucre. Le silence funèbre lui pesa soudain et elle se mit à chanter, doucement d'abord, puis plus fort à mesure que le son de sa propre voix lui donnait du courage :
- Mon rosier a quatre fleurs,
Ho les belles roses !
Mon rosier a quatre fleurs,
D'une charmante couleur...

Elle emplit rapidement l'arrosoir, soucieuse d'abréger la corvée, et se dirigea vers la deuxième plante.
Celle-ci formait une touffe dense. Elle avait des feuilles comme des lances, recouvertes d'écailles rêches, et de longues épines effilées dont l'extrémité virait au rouge sombre. Récemment, une multitude de boutures lui avaient poussé et elles se serraient dans le pot comme autant de petits hérissons mutants. La fillette inclina l'arrosoir :
- ...quand la nuit est arrivée,
Ho les belles roses !
Quand la nuit est arrivée,
Mes quatre fleurs ont dansé...

Sa voix était un piaulement que la peur tirait vers les aigües et elle se raccrochait à la comptine comme à un radeau sur une mer démontée. Il lui semblait constamment sentir des regards hostiles posés sur sa nuque mais lorsqu'elle se retournait, il n'y avait que les immenses fantômes verts. Il faisait une chaleur étouffante mais une sueur glaciale lui coulait au creux des reins.

L'enfant remplissait l'arrosoir et le vidait, encore et encore. Elle se penchait à présent sur une plante aux formes rebondies, aux larges feuilles, certaines creuses, d'autres épanouies, d'autres encore repliées sur elles-mêmes. Des vrilles couraient à la surface de la terre comme autant de tentacules et on apercevait deux bourgeons d'un vert tendre, à l'épiderme lisse et luisant, au bout de courts pédoncules. Des lianes partant du pied avaient crevé la paroi de verre de la serre et rampaient à l'extérieur.

Le végétal suivant avait un tronc trapu et de longues tiges brunes couvertes de poils et exsudait par endroits une humeur collante. Il portait des grappes de fruits grumeleux, dont la paroi palpitait sourdement. Un fruit s'était détaché et avait explosé sur le sol, répandant une odeur fétide. Des fourmis avaient envahi l'allée et la petite les regarda découper la peau coriace et extraire les graines enveloppées de mucilage. Quand elle était plus jeune, les fourmis étaient plus petites. Elle en était sûre. Bien plus petites. Celles-ci étaient grosses comme une de ses mains... Elle s'arracha à la fascination malsaine et reprit sa tournée :
- ...qui valse avec elles ?
Qui les fait tourner ?
Messieurs, mesdemoiselles,
Tâchez de devi...

La fillette se figea d'un seul coup. Elle avait entendu un bruit, une sorte de craquement sec. Son cœur sauta deux battements puis reprit sa course effrénée. Elle resta un instant tétanisée, les doigts douloureusement crispés sur la poignée de l'arrosoir. Puis, frissonnante, elle se redressa et balaya la serre du regard, écarquillant les yeux pour percer les ombres et la brume. Une goutte de sueur perla sur sa tempe et roula le long de sa joue. Elle recula lentement, testant le sol du talon pour ne pas trébucher. Elle avait de plus en plus de mal à respirer et les feuillages lui semblaient se rapprocher insensiblement. Soudain, une branche se détacha du plafond et s'écrasa à ses pieds dans un épouvantable fracas. L'enfant poussa un cri perçant et détala, traînant derrière elle sa jambe boiteuse.

Une heure plus tard, quand le savant ouvrit la porte de la chambre, il vit le grand arrosoir vert anis, sur la moquette que l'eau renversée rendait plus sombre. La fillette était recroquevillée dans le coin du mur et paraissait encore plus minuscule qu'à l'accoutumée. Ses yeux étaient exorbités, cernés de noir, son teint livide. Elle serrait une poupée à laquelle manquait un œil. Ses lèvres minces remuaient et le savant du se pencher pour entendre :
- ... la serre... Deirdre ne veut plus... pas la serre... Deirdre ne veut plus...

3

L'enfant déposa la poupée dans le landau et dit d'une voix exagérément pincée :
- Il est l'heure de la promenade de Mademoiselle. Que Mademoiselle veuille bien prendre place.
La poupée était une grande figurine de porcelaine articulée. Elle portait une robe noire à col de dentelle et des souliers vernis à boucle. Ses cheveux avaient brûlé et restaient rêches et broussailleux malgré les efforts de la fillette pour les lisser. Les joues peintes en rose étaient craquelées et l'unique œil de verre à la prunelle bleue fixait sur le monde un étrange regard de cyclope.

La petite s'engagea dans le couloir obscur en chantonnant. Le long des murs s'alignaient des appliques de fer forgé et des tableaux sur lesquels on apercevait des figures blêmes et austères. Elle traversa des salons où s'alignaient des fauteuils d'un jaune défraîchi. Sur les coussins, la poussière s'accumulait comme de la neige. Les pièces étaient immenses et hautes de plafond. Sur les montants d'une cheminée, des moulures de plâtre fissurées figuraient des bouquets de rose. Les meubles délabrés étaient sculptés de grimaçantes figures de faunes. Des ombres s'étiraient derrière les tentures en loques. La voix de l'enfant résonnait dans la maison déserte comme elle l'eût fait dans une grotte :
- ...et si vous êtes bien sage, nous ferons du thé tout à l'heure. Un thé bien chaud fera du bien à Mademoiselle...

Elle pénétra dans un salon plus petit, vide à l'exception d'un guéridon laqué. La tapisserie émeraude, aux larges motifs floraux, suintait d'humidité. Des araignées prospéraient sur les vieux lustres électriques, qui plus jamais ne luiraient. L'enfant déposa sa poupée sur un épais tapis vert qui dégageait une vague odeur de moisi :
- Le parc est bien agréable quand il n'y a pas de tempête, n'est-ce pas, Mademoiselle ?
Une explosion ébranla soudain la maison avec un bruit sourd. Le plancher émit un craquement sinistre tandis que de la poussière de plâtre tombait du plafond en une pluie fine. La fillette se précipita à la fenêtre et scruta anxieusement le ciel. Mais elle n'y vit que les gros nuages cuivrés et, au loin, la mince colonne d'une tornade de poussière. Elle traversa la pièce à pas de loup et, un doigt sur les lèvres, fit signe à la poupée de faire silence. Elle longea le couloir et, arrivant sur le palier, se tapit derrière la balustrade de l'escalier. Un cri strident résonna dans le hall en contrebas, suivi d'un fracas de verre brisé. La porte du laboratoire était ouverte et des volutes de fumée âcre s'en échappaient en tourbillonnant. La silhouette du savant en émergea lentement, agitée de quintes de toux. La fillette ne l'avait pas vu depuis sa frayeur de la serre, plusieurs jours auparavant. Elle se pelotonna d'avantage derrière la moulure de bois et observa en silence.

Le savant était petit et très maigre. Ses membres étaient noueux, tordus comme des racines sèches. Des lorgnons à monture de fer, aux verres épais, lui donnaient le regard globuleux d'un batracien. Le côté gauche de son visage avait été brûlé par les radiations. La chair avait fondu et coulé comme de la cire, dessinant d'étranges volumes. Sa blouse était souillée de tâches brunes et du sang tombait goutte à goutte de coupures sur ses mains, sans qu'il semblât y prêter la moindre attention. Il tenait une fiole fendue dont s'élevait une légère vapeur. Il la contempla un instant d'un air hagard, comme s'il en découvrait l'existence avant de la fracasser rageusement au sol. Puis, il se mit à marcher de long en large en maugréant :
- ... encore raté ! Un problème de dosage des molécules actives. Je ne trouverai jamais cette formule... jamais cette formule... formule...
Sa voix était rauque et la démence la rendait instable : certaines syllabes sonnaient bien plus fort que d'autres. Il accéléra le pas, au comble de l'énervement, et se mit à décrire de grands cercles dans le hall :
- Passé ma vie sur ces recherches ! Les radiations, toujours les radiations. La demi-vie est trop longue... trop longue... longue... On ne reverra jamais de fleurs sur cette foutue planète. La solution est là mais je ne peux pas la saisir ! Tout cela est voué à l'échec... voué à l'échec... échec...

Il poussa un long hurlement de frustration et, se ruant sur le mur, s'y frappa violemment le front. L'impact le fit vaciller et ses yeux roulèrent follement dans leurs orbites. Alors seulement, il sembla se calmer. Il prit plusieurs inspirations profondes et, se tournant vers une horloge arrêtée depuis plusieurs années :
- Il est temps... d'aller rendre visite à ma tendre épouse...
Entendant cela, la fillette recula le long de l'escalier, marchant à quatre pattes sur le tapis pour ne pas se faire voir. Elle courut à la chambre, entra et referma la porte derrière elle. Elle passa devant la femme du savant, étendue entre des draps d'une blancheur immaculée, ses longues boucles cuivrées étalées sur l'oreiller bordé de dentelle. Elle ouvrit la porte du placard et se glissa promptement entre les toilettes défraîchies aux senteurs de naphtaline. Elle colla son visage contre l'interstice de la porte, frôlant un manteau de fourrure à la douceur morbide.

L'enfant avait pris l'habitude de se dissimuler ainsi et d'espionner le savant quand il venait parler à sa femme. Elle n'eut que quelques minutes à attendre avant qu'il n'arrivât. Il se pencha sur la forme allongée et l'embrassa délicatement sur le front. Puis, il tira une chaise et prit la main de son épouse dans les siennes :
- Comment va la plus belle des fleurs, aujourd'hui ?
La femme ne répondit pas. Elle ne parlerait plus jamais. Elle était morte depuis si longtemps que son corps était momifié. Sa peau était parcheminée, d'une couleur noirâtre qui contrastait avec la splendide chevelure lustrée, aux reflets d'acajou. Les lèvres desséchées s'étaient rétractées et découvraient les dents en un hideux rictus. Son bras gauche avait été arraché à hauteur de l'épaule et il n'en restait que des lambeaux de peau et de ligaments. Des draps de fine cotonnade et une couverture tricotée au crochet recouvraient le cadavre jusqu'à la poitrine. Au-dessus, une nuisette de satin rose révélait les côtes pratiquement à nu.

Le savant caressa tendrement la main en forme de serre. La fillette savait que cette main était rugueuse et légèrement friable. Elle l'avait déjà touchée. La morte ne lui faisait pas peur. Elle en avait déjà vu dans les ruines quand elle allait jouer. Souvent. Ils ne pouvaient rien faire les morts. Puisqu'ils étaient morts ! Au début, ça puait drôlement dans la chambre. Mais plus maintenant. Père ne le sentait pas. Ce n'était pas son vrai père, non.

Le savant parlait à sa femme d'une voix douce et son sourire tirait sur la peau ravagée de sa joue irradiée :
- ... et mes expériences ne se passent pas exactement comme je le souhaiterais. Tout cela est si complexe... si complexe... complexe... Quand j'aurai trouvé la solution, la vie pourra renaître sur ce monde maudit. Tous ces poisons, cette pollution !
Sa voix montait dans les aiguës puis redescendait brusquement les octaves. Il poussa un profond soupir.
- J'ai besoin de temps. Le temps, c'est tout ce qui compte. Ha ! Si j'avais eu ne serait-ce que quelques jours de plus pour terminer le bunker ! Tu ne serais pas morte... pas morte... J'aurais du être plus rapide ; pardonne-moi ma tendre amie.
Il se pencha pour baiser la main desséchée de la défunte. Puis, il retira ses lorgnons embués et les essuya soigneusement.
- Ma vie est si insipide à présent... Pas même la consolation de m'occuper de mes plantes. Je devrais de nouveau essayer d'aller à la serre. Peut-être puis-je surmonter cette phobie... surmonter cette phobie... phobie...

Une violente bourrasque secoua la vitre et la poussière frappa le verre en grésillant. La fillette s'épongea le front ; il commençait à faire chaud dans le placard.
- Je ne suis pas réellement obligé de sortir. Les provisions sont suffisantes pour des années. Je suis allé très loin pour les trouver. Et je n'ai jamais vu personne. Non, personne. Allons, je te laisse te reposer, ma chérie. Mais ne t'inquiète pas, je reviendrai bientôt.
Se levant, le savant lâcha la main calcinée du cadavre, qui demeura tendue, raide comme une branche. Puis, il quitta la chambre à pas feutrés.

4

Elle était revenue à la serre. Il l'avait battue avec une branche de saule, cinglant ses bras nus qu'elle croisait sur son visage pour se protéger. La chair pâle zébrée de pourpre offrait avec le velours pers de la robe un contraste sinistre.
- Deirdre ne voulait pas. Père l'a obligée. Ce n'est pas le vrai père de Deirdre, non...
La fillette referma derrière elle la porte de verre et alla remplir l'arrosoir. Puis, elle s'avança lentement dans l'allée. Les monstres chlorophylliens l'attendaient, immobiles dans leurs bacs. Elle apercevait leurs grandes silhouettes sombres à travers la brume. L'espace d'un instant, sa vue se voila et elle se sentit au bord de la nausée. Elle s'arrêta et aspira avidement l'air humide.

- Deirdre doit y aller. Sinon, Père la battra encore plus fort... Juste des plantes... Elles ne peuvent pas faire de mal à Deirdre. Juste des plantes... Deirdre va se dépêcher, oui. Elle va chanter sa chanson. Tant que Deirdre chante sa chanson, elle sera en sécurité. En sécurité.
L'enfant fredonna le début de la comptine. Le murmure tremblant de sa voix troublait à peine le silence mortuaire. Elle raffermit sa prise sur l'arrosoir et commença son circuit, vidant l'eau sur la terre desséchée, puis en puisant de nouveau, et la vidant un peu plus loin...
- Mon rosier a quatre fleurs,
Ho les belles roses !
Mon rosier a quatre fleurs...

Les végétaux étaient exsangues, leurs feuilles pendant mollement le long des tiges jaunies. La fillette arpentait rapidement les allées familières, se penchant pour éviter une branche, enjambant machinalement un écheveau de racines. Elle jetait des regards anxieux à la ronde, tous les sens en alerte, guettant le moindre bruit. Mais seul lui parvenait le sifflement du vent agitant les vitres.

Soudain, son pied heurta quelque chose et elle trébucha, s'étalant de tout son long. L'enfant poussa un petit cri. Sa jambe boiteuse frappa durement le sol tandis que l'arrosoir à demi-vide volait au loin. Elle se redressa précautionneusement, un peu hagarde, et s'assit. Son genou droit était écorché et le sang imbibait lentement le collant. Ses mains étaient couvertes d'une poussière brune à l'infecte odeur de musc et elle les frotta l'une contre l'autre en grimaçant avant de les essuyer sur son tablier souillé. Elle se retourna pour chercher l'origine de sa chute. Une épaisse liane avait rampé hors d'un bac et barrait l'allée. La fillette aurait juré qu'elle n'y était pas lors de sa dernière visite. Elle se releva en vacillant et chercha des yeux son arrosoir. Scrutant le fouillis végétal plongé dans la pénombre, elle finit par distinguer la forme élancée de la poignée.

L'enfant tressaillit. Pour récupérer son bien, elle devrait entrer dans le bac et traverser la répugnante verdure. Elle ne voulait pas y aller. Elle ne voulait pas les toucher... Elle les détestait ! Mais elle devait le reprendre. Sinon, Père la punirait. Et ses bras la brûlaient encore de la précédente correction. A contrecœur, elle enjamba le rebord du bac et prit pied sur le substrat. La plante faisait plus de quatre mètres de diamètre. Ses énormes feuilles gluantes s'étalaient en corolle, certaines plates, d'autres renflées comme des ventres obèses. Du centre partaient de nombreuses vrilles qui se déployaient sur le sol.

La petite hésita. Elle apercevait l'arrosoir dans le creux d'une feuille mais, même en tendant la main le plus possible, elle ne pourrait l'atteindre. Surmontant sa répulsion, elle retroussa sa jupe et escalada la plante. Elle avança à quatre pattes sur la surface couverte de mucilage visqueux. L'angoisse lui nouait l'estomac et une sueur froide coulait désagréablement le long de son dos. La forme vert anis de l'arrosoir brillait devant elle. Elle se pencha et étendit le bras pour tenter de le saisir. A ce moment, la plante commença à bouger. La feuille sur laquelle se tenait la fillette se recourba et s'inclina lentement vers le centre du végétal. L'enfant resta un instant tétanisée par l'horreur puis la panique submergea son esprit comme une vague glaciale. Elle rampa vers le bord de la feuille mais le mucilage collant la ralentissait. Le tissu de sa robe en était totalement englué. Elle tenta en vain de se retenir tandis que la plante continuait de se replier inexorablement. Elle se sentit glisser doucement vers le fond et hurla :
- Non ! Noooon ... !
Elle bascula et plongea avec un bruit mouillé dans l'outre végétale. Elle continua de se débattre et de crier alors que l'énorme clapet se refermait sur elle. Les liquides digestifs se mirent aussitôt en action et les cris étouffés cessèrent rapidement. Seule une anglaise blonde dépassait de la gueule de la plante.

Sur le sol de l'allée, la liane en forme d’arrosoir commença à se rétracter en se tortillant. A quelques mètres de là, sur la terre décrépite, reposait le véritable objet. Et non loin de lui, au bout d'un court pédoncule, poussait un bourgeon qui ne ressemblait pas encore tout à fait à une paire de lorgnons.


FIN

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Re: [Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par Miss Marple le Mer 7 Juin - 13:35

C'est un mélange de Jour d'après,de Misérables et de Petite boutique des horreurs.
Ça me fait froid dans le dos...

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Merci de votre visite  Very Happy

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Re: [Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par Estellanara le Mer 7 Juin - 15:41

Merci pour ta lecture !
Ouais !!! Mouahaha !!  
Mais bon, voilà pourquoi la ptite de mon dessin a un gnon et l'air vaguement horrifié.
Au fait, si tu vois des fautes d'orthographe, tu me le dis ?

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Re: [Nouvelles] Mignonne, allons voir si la rose... [bas page 1]

Message par celynette le Mer 7 Juin - 15:54

j'en ai pas relevé.
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