[poème] Amours décomposés

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[poème] Amours décomposés

Message par Estellanara le Mer 7 Déc - 19:02

Je l'ai enfin finiiiiiii !!!

Amours décomposés

Il ne se hâte pas, nul entrain ne l'anime,
Ses sabots fourchus sont pesants.
Sur la route lugubre il traverse l'abime,
Il foule des mots hésitants :

"Hélas, j'ai cru bien faire...", ou "je ne pensais pas..."
Sans cesse, gravés sur les dalles.
L'habitude est son guide, il se traine, il est las,
Un profond soupir il exhale.

Cette route traverse une plaine de cendres,
Où le ciel est de marbre noir.
Très loin, à l'horizon, parfois on peut entendre
L'écho bruyant du désespoir.

Trainant derrière lui, sa queue réticulée,
Dans les scories trace un sillon.
Les flammes de ses yeux depuis longtemps soufflées,
Il n'en reste que des charbons.

Ses larges ailes pourpres, autrefois droites et fières
Battent indolemment ses flancs,
Mats brisés d'un vaisseau rejeté dans les terres
Par la furie de l'océan.

Maudissant le destin qui le fait tant souffrir
Il s'arrête et, amer déplore :
"Je languis, j'agonise, et je ne puis mourir..."
Puis repart, se trainant encore.

Le voici parvenu au bout de son chemin :
De hautes grilles de ténèbres,
C'est là que chaque jour, sans faillir, il s'en vient
Accomplir son rite funèbre.

Cette enceinte sacrée, aussi impénétrable
Que les voies du vieil ennemi,
Est garnie d'une ronce au venin effroyable :
Qui y touche aussitôt périt.

Elle dure aussi loin que mène le regard,
Seulement percée de la Porte
Qu'encadrent deux cerbères, énormes, au teint blafard,
Yeux de vif-argent mais chair morte.

Ils ont de larges ailes et de longs bras griffus,
Des cœurs de pierre et de colère
L'un a sonné du cor et le monde s'est tu,
Guettant quelque funeste affaire.

Il s'était arrêté; immobile, il patiente,
La Porte tremble sur ses gonds.
Elle lâche en grinçant un long cri d'épouvante.
Fébrile, il réprime un frisson.

Un premier feu follet, craintif, franchit les grilles,
Lévitant, dans l'air surchauffé.
Les deux gardiens lui jettent un regard où scintille
Un sombre éclat halluciné.

Ils se sont détournés et l'âme a poursuivi
Sa course au-dessus de la plaine
Jusqu'à la fin des temps sa place est bien ici,
Dans le royaume de Géhenne.

D'autres flammèches arrivent à la Porte à présent,
En frémissant elles se pressent,
Eclats bleutés, sifflants, au vol virevoltant,
Nouveaux résidents de l'Hadès.

Plus d'un million de fois, ici, il est venu,
Empli d'une folle espérance,
Plus d'un million de fois, il s'y est morfondu,
Puis, il a repris son errance.

Il ne croit plus vraiment qu'elle va apparaitre,
Il sait qu'elle ne viendra pas.
Les âmes ont afflué devant leurs nouveaux maitres
Transies de leur récent trépas.

Les heures ont défilé, les gardes ont clos la grille.
Est-ce la nuit ? Est-ce le soir
Dans ce sombre pays où nul soleil ne brille ?
Il s'en va, plein de désespoir.

Sur sa joue une larme, aigre vient d'apparaitre
Et s'évapore en grésillant :
"Ne suis-je pas le plus infortuné des êtres ?
Ecrasé par mille tourments ?"

Ses pas sans but le mènent en des tunnels obscurs,
Parmi les forêts pétrifiées.
Des putrides abimes et des flammes il n'a cure :
Elle est dans toutes ses pensées.

Son esprit en est plein, en déborde, en éclate.
Fleur fragile au parfum soyeux,
Sa gorge était si pâle et sa lèvre écarlate.
Il la voit en fermant les yeux :

Si satinée sa peau, si douces ses prunelles,
Un lys au nectar capiteux.
Sans nulle retenue, il s'est enivré d'elle;
Dans ses bras il était heureux.

La tiédeur de son sein, ses hanches de velours,
Ses mains en sont encore emplies.
Candide, elle lui a donné tout son amour;
Il y tenait plus qu'à la vie.

Rêveur, il se souvient, quand elle se cambrait,
Qu'elle soufflait dans un murmure,
Son véritable nom, qu'il lui avait confié;
Chers souvenirs d'une joie pure.

Elle était une source de fraiche innocence
A laquelle il s'est abreuvé,
Dont douloureusement il déplore l'absence;
Dans cette source il s'est noyé.

Lui, le vil séducteur, est devenu séduit,
Il a aimé cette mortelle;
Dès lors, avec ardeur, il guettait chaque nuit
Pour venir visiter sa belle.

En quatre millénaires, il n'avait jamais eu
En aucun humain la confiance
De révéler les cornes et les sabots fourchus
De sa véritable apparence.

Il rugit et son cri résonne entre les voutes :
"Bien aimée, tu n'as pas frémi
A cette vue funeste et impie entre toutes !
Ô bien aimée, tu m'as souri.

Bien aimée, autour de ma vermeille poitrine
Tes bras si blancs se sont noués
Bien aimée, embrasé d'une fièvre divine
Je t'ai promis l'éternité !"

Affligé il reprend sa monotone errance
Parmi les décors infernaux :
Geôles et tourmenteurs, hurlements de souffrance
Et l'Achéron aux bistres eaux.

Solitude glacée des fournaises soufrées,
Où s'alignent mille chaudrons,
Là mijotent sans fin, pauvres âmes damnées,
Les coupables de trahison.

Un souvenir survient et les images arrivent :
Les poings brandis, le peuple hurlant,
Le brasier rougeoyant que le bourreau avive
Dans la pénombre du couchant.

Un cri qui s'effiloche, et qui s'évanouit,
Comme le vent du soir l'entraine,
Dernier lambeau ténu d'une vie qui s'enfuit,
Trop tôt détruite par la haine.

Couronnée de fumée, auréolée de feu
La tête de la suppliciée
Retombe mollement, en lâchant vers les cieux
Des escarbilles calcinées.

L'ignoble puanteur de la chair consumée,
Insoutenable, le saisit;
Il fixe cette chair si tendrement aimée
Et en reste un instant transi.

Les villageois cruels, tout à leur joie féroce,
Acclament haut et fort le bûcher,
Faciès transfigurés par le spectacle atroce,
L'horreur qu'il n'a pu empêcher.

Se peut-il qu'un manant ait vu les amoureux ?
Cela semble bien improbable.
Mais en réalité cela importe peu :
Etant née femme elle est coupable.

Ses ailes cramoisies ont claqué sous la lune,
Ses crocs acérés ont brillé,
Il les a massacrés sans indulgence aucune;
L'aube l'a découvert prostré.

Le sang des villageois aux sanglots s'est mêlé
Sur la figure monstrueuse
De l'amant pitoyable et pourtant sans pitié
Après sa vengeance furieuse.

Le souvenir s'éteint; il reprend son chemin.
En serrant les poings il appelle :
"Ô nuées grimaçantes ! Entendez mon chagrin !
Daignez me répondre : où est-elle ?!"

Pourquoi n'est-elle pas là ? Elle reste invisible.
Pourquoi son âme n'a-t-elle pas
Franchi le porche noir du royaume indicible ?
Cela, il ne le comprend pas.

Le péché perpétré en donnant son amour,
Ce sacrilège abominable,
Aurait dû en enfer la mener sans détour;
Néanmoins elle est introuvable.

Sans s'en apercevoir, hébété, il avance.
Sa nature lui interdit
Du miséricordieux sommeil la délivrance,
La fuite de la griserie.

Dans son crâne enfiévré tournoient comme un essaim
De sombres pensées qui bourdonnent,
L'assiègent et le piquent de leurs dards assassins;
Sans relâche, elles tourbillonnent.

Par les forces d'En haut a-t-elle été ravie ?
Et se languit-elle de lui,
Contrainte d'écouter de niaises mélodies,
Au pays ouaté de l'ennui ?

Mais non c'est insensé, l'Autre est impitoyable;
Lors si elle n'a pas rejoint
Des domaines chtoniens les contrées effroyables
C'est donc qu'elle ne l'aimait point.

A cette seule idée la rage l'envahit,
Le fiel s'y mêle en un flot sombre,
Bouillonne dans ses veines et, brûlant, les emplit.
Il frappe le mur qui s'effondre :

"Ô toi, femme cruelle ! Ô perfide mortelle !
Et moi, pauvre fou abusé !"
Nenni, il est sûr que l'idylle était réelle.
Son cœur le sent. Son cœur le sait.

Abattu, à genoux, il verse encore des larmes
Qui s'évaporent en un instant.
Puis, résigné, se lève. Il a rendu les armes;
Son dessein est clair maintenant.

Le fleuve des enfers dans un parfait silence
Roule ses flots couleur de nuit.
Il longe le Léthé puis résolu s'avance
Pour puiser les eaux de l'oubli.

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